Quand s’écroule l’Europe de Madoff

21 juin 2012 — 4 Commentaires

Les racines de la crise de la dette publique européenne ne se trouvent ni dans la crise des subprimes ni dans la construction de l’union politique ou monétaire. La première l’a précipitée en creusant brutalement les déficits publics tandis que la seconde l’a peut-être aggravée en facilitant l’endettement de certains Etats.

La crise se fonde cependant sur une escroquerie intergénérationnelle dont les pleurs ne pouvaient être différés qu’au prix d’une forte et perpétuelle croissance des ressources fiscales. Le déclin démographique et la croissance économique modérée sonnent le glas d’une immense chaîne de Ponzi commencée il y a 50 ans et nous condamnent à enfin payer les dépenses de nos grands-parents. Explications…

La chaîne de Ponzi

Une chaîne de Ponzi est une escroquerie financière consistant à rémunérer d’anciens investisseurs avec les dépôts des nouveaux.

Imaginons que je sois un banquier vous offrant un rendement de 10%. Vous pensez que je vais placer votre argent de sorte qu’il fasse des petits et que je puisse vous le rendre augmenté des intérêts. Une performance qui m’attirera de nouveaux clients.

Une chaîne de Ponzi consiste à inverser cette logique. Ce n’est plus la bonne gestion qui apporte de nouveaux déposants, mais ces derniers qui permettent de simuler la bonne gestion.

  1. Dans un premier temps, vous me confiez 100€, que je me mets joyeusement dans les poches pour mon propre compte.
  2. Dans un second temps, je fais savoir que j’ai effectivement réussi à dégager le rendement annoncé. Un mensonge ! Cela contribue à ma réputation de bon gestionnaire et m’attire de nouveaux clients, et donc de nouveaux dépôts, disons de 200€. De ces 200€, j’en détourne 90€ et je vous rends les 110€ promis initialement, apportant une « preuve » de mes mensonges.

Astucieux mais dangereux. Contrairement au gangster, l’adepte de Ponzi ne peut « raccrocher ». Ne pas perpétuer sa chaîne, c’est renoncer au rendement qui fait sa réputation et provoquer la fuite de sa clientèle. En partant, elle réclamera sa mise initiale, dont l’escroc dispose dans son coffre, mais aussi le cumul des rendements, qui lui n’est qu’une manipulation comptable. Incapable de payer, le discipline de Ponzi finit alors en prison.

Les deux chaînes de Ponzi les plus connues sont celles de Bernard Madoff et le système de retraite par répartition. Mais la dette publique en est aussi une…

Quand Madoff gouverne

La morale mise à part, pour qu’un investisseur place sciemment son argent dans une chaîne de Ponzi, il faut qu’il puisse espérer sortir de la chaîne avec ses bénéfices fictifs avant ses condisciples. Ceci n’est plausible que si l’arnaque n’est connue que d’un nombre très restreint de clients, car le ponziste ne peut rembourser qu’une fraction de sa clientèle.

Donc une chaîne de Ponzi s’écroule dès lors qu’elle n’est plus dissimulée. A moins que…

Imaginons que Madoff soit capable de garantir aux investisseurs qu’il restera toujours des pigeons derrière eux, c’est-à-dire qu’il est capable de contraindre des gens de payer en dernier recours leur dû aux investisseurs. Vous me demanderez comment cela se pourrait-il ? Imaginez que Madoff soit chef de gouvernement et que les pigeons soient de futurs contribuables, pas encore nés ou en âge de voter, ou trop insouciants pour se défendre…

Prenons désormais comme période de référence une génération humaine. D’une période à l’autre, la population active meurt et la population juvénile devient active.

  1. Une première génération initie la chaîne de Ponzi en contractant une dette publique qui devra être remboursée par ses enfants. Ces derniers, par l’artifice de la continuité de l’Etat, acquiescent sans même pouvoir se prononcer. La génération initiatrice profite donc d’une « dépense publique gratuite », c’est-à-dire non financée par l’impôt.
  2. La seconde génération doit rembourser cet emprunt lorsqu’il arrive à échéance. Heureusement, la fécondité et l’immigration l’ont rendue plus nombreuse, tandis qu’elle a gagné en productivité. En plus est-elle mieux éduquée à ses devoirs fiscaux que ses aïeux. Cette amélioration convainc les marchés qu’elle puisse emprunter davantage que ne l’avait fait ses parents. Cette faveur permet à nouveau de réaliser des dépenses publiques « gratuites ».

Ainsi non seulement notre seconde génération est-elle parvenue à sauver les plumes que ses parents avaient promis au marché pour leur confort égoïste, mais en plus a-t-elle pu reproduire l’astuce de ses parents et bénéficié à son tour de dépenses « gratuites ».

L’immortalité de l’Etat laisserait alors entrevoir la possibilité d’une chaîne éternelle où chaque pigeon sauverait ses plumes en hypothéquant un plus grand nombre de celles de ses pigeonneaux, mais où personne ne serait finalement jamais plumé.

La situation de l’Europe

Un pigeon ne convaincra jamais un requin de l’épargner en échange de ses petits si ceux-ci sont peu nombreux ou rachitiques.

La chaîne de Ponzi ne peut s’éterniser que si des investisseurs acceptent de prêter toujours davantage. La condition de cette dette grandissante est que la ressource fiscale de l’Etat croisse elle aussi rapidement. C’est pour cela qu’on rapporte d’ailleurs la dette publique au PIB.

Or comme je tente de le montrer dans un autre billet, la chaîne publique de Ponzi a été initiée durant les Trente Glorieuses, période de forte croissance économique et démographique, et durant laquelle la relative faiblesse de l’impôt laissait place à un alourdissement fiscal. Une situation idéale, bien différente de nos perspectives actuelles.

Croissance économique

Les trois décennies suivant la Seconde Guerre mondiale sont souvent perçues comme un âge d’or à reproduire. C’est négliger la différence entre innovation et imitation. Dévastée, l’Europe disposait d’un niveau d’éducation et d’institutions politiques semblables à ceux des Etats-Unis, mais était économiquement totalement distancée. La croissance des Trente Glorieuses n’est que le rattrapage par imitation des Etats-Unis, pour l’essentiel achevé. La convergence des productivités du travail l’atteste

La référence aux Trente Glorieuses comme un idéal économique à atteindre tient donc du charlatanisme, aucun pays en pointe n’ayant dans l’histoire jamais atteint de tels taux de croissance. A titre historique, la grande Révolution Industrielle britannique correspond à un taux de croissance annuel de 1,2%.

Contrairement à ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui, il est nécessaire d’acter qu’une croissance de long terme de 2% est déjà un objectif ambitieux.

Croissance démographique

Loin de s’accroître, la population active européenne décroit, et ce malgré l’importance de l’immigration.

Pression fiscale

Bien qu’on n’ait rarement autant dénoncé la domination de l’ « ultralibéralisme », l’Etatisme et la fiscalité n’ont jamais été aussi écrasants en Europe. Cela laisse peu de marge de progression, sauf à étouffer l’économie.

Le boulet de la chaîne

L’ensemble des critères de viabilité d’une chaîne de Ponzi étatique semble clairement dans le rouge. Cela se répercute directement sur la volonté des investisseurs de bien vouloir se joindre gaiment à la chaîne. Ou simplement d’y rester, vu qu’à la différence de l’essentiel des contribuables, les investisseurs peuvent s’en détacher.

Le schéma suivant illustre le passage à la première génération pour laquelle l’accroissement de la dette n’est plus possible. Comme elle ne peut emprunter que le même montant que la génération précédente, elle ne peut profiter d’une dépense gratuite comme ses parents. Mais en plus doit-elle payer les intérêts de la dette, consacrant donc une partie de son travail à rembourser des dépenses dont ont profitées ses grands-parents quand elle n’était pas encore de ce monde.

Notons que dans le schéma je néglige quelques aspects aggravant de la fin de chaîne. En effet, si l’essentiel de l’économie est enchaînée, certaines de ses composantes, comme le capital et les élites économiques, risquent en revanche de prendre leurs jambes à leur cou.

Finalement, la crise de la dette européenne a des raisons beaucoup plus fondamentales que l’euro ou la crise financière. La crise financière l’a probablement rapproché d’une décennie, tandis que l’euro a pu permettre à certains pays de s’endetter plus aisément (je prenais l’exemple grec dans un autre billet).

Les raisons fondamentales sont à trouver dans la démographie et l’immense escroquerie intergénérationnelle que constitue le déficit public. Le financement à crédit du report du départ à la retraite constitue le paroxysme de cet héritage à l’envers.

Evidemment, pour un gouvernement, mettre fin à la chaîne est aussi douloureux que pour l’escroc. Comment annoncer aux électeurs cette terrible nouvelle ? « Cesser de consommer sans payer » suffit à précipiter l’ire de la rue, comment lui faire avaler que nous devrons désormais « payer sans consommer » ?

4 responses to Quand s’écroule l’Europe de Madoff

  1. 

    Article très intéressant, j’aurais 3 légers commentaires :

    1) Par honnêteté intellectuelle, il serait appréciable d’afficher l’évolution du taux d’imposition avec l’axe des ordonnées commençant à 0% (ou alors il faut également ajuster pour le PIB/heure ou la population…).

    2) Il la phrase "l’immense escroquerie intergénérationnelle que constitue le déficit public" est incomplète : il s’agit évidemment du déficit public structurel (sinon on s’interdit toute politique de relance / soutien contracyclique ainsi que des investissements structurels…)

    3) La comparaison a une limite : quand le pot au rose est découvert chez Madoff, il part en prison et les "investisseurs" perdent tout d’un coup. Un Etat peut lisser dans le temps (10, 20 ans) l’effort de rétablissement des finances publiques – et par exemple taxer les retraités pour leur faire payer une partie de ce dont ils ont profité dans leur jeunesse.

  2. 

    Hello Barbeuz

    1) J’ai corrigé, même si au fond ce n’est qu’une différence "visuelle"
    2) C’est un point de vue keynésien, on peut ne pas être keynésien aussi..
    3) Oui et non. Le lissage permet d’atténuer la force du coup, mais d’un autre côté ce qu’analysent les marchés, c’est justement la capacité des contribuables à encaisser le coup sans décider de tout envoyer valser. Donc au final, le fait que le coup soit "lissable" a l’effet pervers de le rendre plus violent. Autrement dit, si le coup devait être encaissé par une seule génération, nous aurions arrêté la chaîne probablement plus tôt.

  3. 

    De manière générale, ce qui me gêne toujours lorqu’on me parle de dette publique c’est la personne à qui l’état doit l’argent (les marchés). Au final, dans cette pyramide de Ponzi qui possède l’argent à prêter à l’état? La personne à qui l’état a donné plus que ce qu’il n’aurait du. A la mort de cette personne où ira l’argent? Dans la poche de celui qui paye aujourd’hui pour la dette de ses parents. Qu’aura fait l’état au final: il aura donné aux pauvres l’argent des riches et demain il donnera aux riches l’argent des pauvres…

    Le problème c’est que si ce qui a été fait hier été indolore, et que ce qui est fait aujourd’hui ne l’est pas et paraît injuste…

    Que penser de cet article?

    http://lecercle.lesechos.fr/economistes-project-syndicate/autres-auteurs/221148197/paradis-perdu-plein-emploi

    Que penser de l’idée selon laquelle le problème vient d’une mauvaise répartition des ressources?

    • 

      On pourrait imaginer un modèle à deux générations dans lequel les enfants héritent de la créance de l’Etat lorsqu’ils deviennent grands. Mais plus pertinent serait alors un modèle à trois générations (enfants, travailleurs, retraités). Auquel cas l’arnaque apparaîtrait encore plus dans toute sa splendeur. En t, les travailleurs voteraient un déficit public et épargnerait pour devenir les créanciers de l’Etat, et à la période suivante, il se ferait rembourser avec intérêts de la dépense par leurs enfants…

      Je ne suis pas d’accord avec l’idée de l’article lien qui voudrait que la croissance se heurterait à la satiété de la société. Concrètement il y a énormément de besoins non matériels dont l’horizon apparaît sans limite et qui font partie de l’univers marchand, que ce soit dans l’éducation, la santé, la culture… mais aussi la qualité des biens matériels que ce soit la nourriture, la technologie… Comme je le dis dans l’article, nous sommes (à l’exception des désordres immédiats) dans une période historique de croissance. 1,5% ou 2% par an représentent une progression exceptionnelle au regard de l’histoire.

      Il est cependant vrai qu’il y a aussi des richesses non marchandes dont on doit souhaiter le développement, comme le fait de se lever plus tard le matin, passer plus de temps avec ses amis ou sa famille…. Il s’agit de biens au même titre que les autres, à l’exception qu’ils procurent des avantages sur lesquels l’Etat n’est pas encore parvenu à étendre son emprise fiscale. De ce point de vue, il font partie d’un progrès de l’humanité qui n’est pas taxable et nuit au schéma de Ponzi.

      Je suis en revanche totalement en désaccord avec l’histoire des nantis. Les personnes qui raisonnent sur la richesse monétaire pour déduire des réalités physiques générales se trompent. Si je suis 1000 fois plus riche que toi, est-ce pour autant que je disposerai de 1000 fois plus de biens matériels que toi ? Au prétexte qu’il le pourrait financièrement, doit-ton conclure que c’est un prince saoudien qui ogre parmi les ogres consomme tous les blés dont manque l’Afrique ? Peut-on même dire qu’un don de sa fortune nourrirait l’Afrique ? Non car on nourrit les gens avec du blé et non des dollars, et l’effet serait très restreint, provoquant juste une envolée des prix.

      Il est globalement faux de dire que les immensément riches privent les autres des biens matériels, car ils s’accaparent une part de la richesse qui n’est que monétaire, qui n’existe, une fois leur yatch et leur villa prise en compte, que dans des livres de compte.

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