Plaidoyer pour la redevance audiovisuelle

3 juillet 2012 — 4 Commentaires

Depuis l’édification des enceintes et des routes, la collectivité bénéficie de biens indispensables et dont chaque individu peut profiter sans payer, prétendant n’y trouver aucun intérêt pour échapper à la contribution qu’on lui réclamerait. C’est l’objet du service public que de prendre en charge ce que le marché peinerait à fournir efficacement mais qui concourt à l’évidence à l’intérêt général.

Parmi les routes, la défense, la justice et l’école, la télévision d’Etat serait-t-elle intruse ? Alors que le gouvernement s’apprête à étendre la redevance audiovisuelle aux ordinateurs, on trouvera des hypocrites – et ils sont nombreux – pour nier l’impérieuse nécessité de voir l’Etat se soucier de notre distraction et de notre correcte compréhension du monde. Comble de mauvaise foi, ils prétendront utiliser leurs ordinateurs pour lire mon blog plutôt qu’écouter la bonne parole de David Pujadas. Ils affirmeront sans rougir préférer jouer en ligne que regarder les Z’ammours sur France 2. En vérité chacun sait que ces filous téléchargeront en cachette Plus belle la vie, œuvre dont l’humanité n’aurait eu la jouissance si elle se limitait à ces rapaces individualistes.

Mais ces profiteurs ne constituent pas la pire engeance d’égoïstes peuplant l’audience télévisuelle française. Croyez-le ou pas, certains sont si idéologues et bornés, que même contraints de s’acquitter de leur juste contribution au service public, ils préfèrent continuer à regarder des chaînes gratuites. Franchement, quel toupet ! Si le secteur privé pouvait offrir gratuitement ce que l’Etat facture 125€ l’année, ce serait un scandale. Or, une fois la chose de meilleure qualité payée, pourquoi s’entêter à se cantonner à la version gratuite ? Avez-vous jamais dans un magasin déboursé 125€ pour finalement partir avec un truc gratuit ? C’est pourtant ce que font les gens qui préfèrent regarder TF1, une chaîne totalement gratuite, alors qu’ils ont payé 125€ pour bénéficier des programmes de France télévisions. Qu’attendre d’une discussion avec pareilles têtes de mules ?

On ne saurait pour autant simplement les oublier tant elles sont nombreuses. Leur entêtement à regarder d’autres chaînes dégrade la culture de notre belle nation. Or s’il est clair que le politique dérive vers l’autoritarisme quand il agite l’épouvantail de l’identité nationale, il est tout aussi évident qu’attendre de la République qu’elle ne se préoccupe pas des goûts et des couleurs tient de l’anarchisme le plus délirant. Heureusement, grâce à la sagesse paternelle du législateur, dès que l’un d’entre nous s’égare en regardant Bruce Willis, il doit alors déposer une pièce dans le cochon du trésor public. Et à chaque fois qu’il regarde un film avec Christian Clavier, Aurélie Fillipetti casse sa tirelire pour qu’il puisse s’offrir les popcorns. Songez que sans ce mécanisme, Gérard Depardieu serait peut-être mort de faim !

Il y a le mécénat des arts, mais aussi la promotion des idées. Et c’est une vérité établie par l’Histoire que les grandes idées ont toujours germé de la bienveillance des gouvernants envers les grands intellectuels. Des témoignages l’attestent au moins depuis l’invention de la philosophie par Socrate, enfant chéri que la démocratie athénienne dorlota jusqu’à son dernier souffle. Ce fait historique devrait faire consensus tant il dépasse les clivages : et Voltaire et Rousseau peuvent apporter leur témoignage reconnaissant. Dans cet art, notre télévision publique excelle, faisant d’intellectuels comme Eric Zemmour des leaders d’opinion. On ne transforme hélas plus l’eau en vin gratuitement. Et si ce n’était pour les 125€ dont elles devront s’acquitter cette année, mes concitoyennes n’auraient peut-être jamais connu son opinion sur la féminisation de la société.

Cependant, sur la question politique, certains objectent que l’argent du contribuable est utilisé à des fins propagandistes et profite à des idéologies particulières. Je pense, par exemple, à ces ultralibéraux à la solde des loups de Wall Street pour qui tout est toujours trop socialiste. Pourtant leur analyse ne résiste pas à l’observation objective des faits. Reprenons le cas Zemmour. Certes d’un côté le mécénat fiscal rétribuait 1400€ chacune de ces émissions sur France 2, mais de l’autre côté il subventionne aussi l’amicale des antiracistes qui poursuit en justice notre philosophe de droite préféré à chaque fois que les excès de la liberté d’expression menacent la quiétude du troupeau. Un comptable pourrait donc certifier que le service public est aussi neutre qu’efficace.

Nous l’avons dit au début de ce billet, ce que le service public apporte, c’est ce que l’initiative privée ne pourrait fournir efficacement. Evidemment que si France télévisions était privatisée aucune chaîne ne retransmettrait plus ni le Tour de France ni Rolland Garros. D’ailleurs si les chaînes capitalistes étaient prêtes à donner la parole à Audrey Pulvar, le contribuable ne pourrait jamais profiter de sa docte opinion à aussi bon marché qu’il rétribuait l’éclairage avant-gardiste d’Eric Zemmour.

Car oui, l’enjeu principal, c’est la qualité. Et l’immense dynamisme culturel de notre pays dérive aussi de la captation d’un tiers de l’audience télévisuelle par la Télévision d’Etat, qui sauve tant d’entre nous de la télé-réalité. Et tout français instruit et ouvert sur le monde sait que les pays où l’Etat abreuve moins l’esprit de ses citoyens sont peuplés d’abrutis. D’ailleurs si les néo-libéraux américanophiles regardaient un peu plus France 2, ils sauraient que le français moyen est bien moins crétin que l’américain moyen convaincu que Dieu a littéralement chassé Adam et Eve du jardin d’Eden. D’ailleurs, eussions-nous taxé plus tôt les ordinateurs, davantage de nos têtes blondes auraient peut-être regardé les frères Bogdanov, éminences scientifiques au service du téléspectateur contribuable, plutôt que de lire n’importe quoi sur internet.

A propos des fables subversives qu’on peut y trouver, savez-vous que l’enquête PISA de l’OCDE voudrait nous faire croire que la culture scientifique des petits américains est supérieure à celle des petits français ?  Franchement, j’en serai étonné, car si les redevances reçues par France télévisions et Arte atteignent environ 24€ par habitant en France, l’effort du contribuable au fonctionnement de PBS, équivalent américain, reste en deçà de 2€ par citoyen. Privé de Jamie et Fred, le petit américain est donc nécessairement 10 fois plus bête, c’est mathématique. L’OCDE ne sait pas compter !

Ce qu’on peut regretter, c’est la nonchalance du législateur qui laisse une grande partie de nos concitoyens s’abêtir devant les chaînes réellement gratuites. Nous avons à travers le pays des dizaines de milliers d’Assurancetourix dont le talent n’est pas justement apprécié des ignares et barbares que nous sommes. Pour éviter que ces gens ne doivent travailler dans des commerces, des usines ou des garages comme leurs concitoyens moins talentueux, la loi oblige les chaînes, publiques et privées, à consacrer 15% de leur chiffre d’affaires au financement d’œuvres audiovisuelles françaises. Mais craignant que notre bêtise nous fasse zapper sur une chaîne proposant un programme étranger inepte, les grandes chaînes renoncent souvent à diffuser ces chefs-d’œuvre ou essayent de les refourguer à d’obscures chaînes cablées qui les diffuseront à trois heures du matin afin de respecter les quotas légaux de diffusion d’œuvres nationales. C’est du vol ! Qu’on arrête de nous prendre pour des enfants… Ces chefs-d’œuvre, nous les avons payés, nous avons donc le droit d’en profiter !

La situation serait évidemment bien pire sans ces quotas providentiels, mais ne soyons pas naïf. Le CSA a beau jeu de rappeler à Disney Channel ses obligations de diffusion d’œuvres françaises. Cependant un simple avertissement n’aura pas raison du sectarisme des responsables de cette chaîne. Ne soyons pas candides, seule une action coercitive est susceptible d’obtenir le remplacement de Mickey par Casimir sur cette chaîne capitaliste.

Donc oui, nous avons besoin que l’Etat contrôle d’une main plus ferme l’audiovisuel, et si l’extension de la redevance aux ordinateurs est une bonne idée, elle est bien peu de chose au regard des immenses responsabilités éducatives qu’a le gouvernement envers petits et grands.

4 responses to Plaidoyer pour la redevance audiovisuelle

  1. 

    Pas tout à fait d’accord avec l’article.

    D’un côté, dès lors que cette taxe existe, il est normal qu’elle s’applique aux propriétaires d’écran d’ordinateur qui profitent du même "service" que les propriétaires d’écran de télévision.

    Je ne peux qu’être d’accord avec la diatribe sur le financement, aberrant en France, de la culture. On peut ajouter à cette diatribe, le déficit hallucinant du régime des intermittents du spectacle (qui profite avant tout aux "grands acteurs"), au financement des opéra qui comme souligné par Mr Vittori dans les échos ce matin, consiste à faire payer par les "pauvres" les divertissements des "riches".

    Pour autant, je trouve que ce système se rapproche de celui de la licence globale ou de la copie privé, qui font que l’on finance la culture lorsque l’on consomme des biens culturels de manière plus ou moins légale. A mon sens le problème du téléchargement est celui de l’absence d’offre légale valable et abordable. Hors cette offre, étant donné que l’offre de téléchargement illégale est déjà présente sur le marché et truste littéralement le marché « bas de gamme », ne peut pas émerger (ceci revient au problème des « lemons » mentionnés dans un précédent article).

  2. 

    Bien d’accord avec ce billet: "l’art" encadré par l’Etat est une vraie calamité tendant vers la médiocrité !

  3. 

    J’ai lu des plaidoyer moins bien écrit mais dont le contenu avait le mérite d’être objectif.
    Je ne signalerai que certains points :
    – Stigmatisation des téléspectateurs
    – Stigmatisation des internautes
    – Hypothèse improbable et farfelus
    – Argument infantilisante de la population
    Je me permet de penser qu’il est inutile de les préciser et de les référencer dans votre texte considérant leur excessivité. Le cas contraire, je serai ravi de vous les détailler.

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