Explications sur le déséquilibre des retraites

16 novembre 2012 — 18 Commentaires

Dans un système de retraite par répartition, les cotisations par actif doivent croître au même rythme que le ratio de dépendance démographique (Retraités/Actifs) et la croissance du montant moyen des pensions. Une telle évolution aboutira à un taux de cotisation représentant la moitié du salaire brut en 2040.

Mon précédent billet vous présentait les projections alarmistes sur l’avenir du système de retraites par répartition. Mais me contentant de reprendre les scénarios envisagés par le Conseil d’orientation des retraites, je n’ai pas vraiment contribué à votre compréhension des mécanismes qui expliquent le dérapage prévisible des comptes de la Sécurité Sociale. Ce billet a pour objet de me rattraper, d’être moins descriptifs et plus analytique.

Pour commencer cette analyse sur une base consensuelle, rappelons brièvement ce qu’est la retraite par répartition en citant un site internet de la République française, vie-publique.fr.

« Dans un système de retraite par répartition, les cotisations, versées par les actifs au titre de l’assurance vieillesse, sont immédiatement utilisées pour payer les pensions des retraités. »

Mais, moins consensuelle, petite parenthèse sur la manière dont l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) définit une chaîne de ponzi, dans son document « Réponses relatives à l’affaire Madoff »

« Ce type de fraude consiste à rembourser les premiers investisseurs avec l’argent des suivants, en faisant croire aux premiers qu’ils ont réalisé une bonne affaire et en cachant aux seconds que leur argent a disparu en les remboursant avec l’argent des troisièmes. »

Je laisse votre esprit faire les rapprochements nécessaires… et vous propose quelques calculs dérivant de la définition consensuelle.

La dynamique des cotisations

Commençons par déterminer quelle est la part du salaire des actifs qui doit être prélevée pour payer les pensions.

Au total, les dépenses du système des retraites sont égales à la pension moyenne (P) versée à chaque retraité, multipliée par le nombre de retraités (R). Soit :

P\times R

Pour que les comptes soient équilibrés, il faut prélever le même montant aux actifs sous forme de cotisations. En posant C la cotisation moyenne par actif employé, A le nombre d’actifs, et e le taux d’emploi, on obtient :

C\times A \times e=P\times R

En réarrangeant, on peut déterminer la cotisation moyenne par salarié :

C={P \over e} \times {R \over A}

Le rapport de la population retraitée (R) à la population active, (A), est appelé par les démographes ratio de dépendance (D). On peut donc réécrire :

C={P \over e} \times D

Pour étudier la stabilité du système, passons aux taux de croissance, noté \Delta_\% , de la cotisation moyenne par salarié. On obtient* :

\Delta_\%(cotisation)=\Delta_\%(pension)+\Delta_\%(ratio \; de \; dependance)-\Delta_\%(taux \; d'emploi)

Ce qui signifie que, à l’équilibre comptable, le taux de croissance de la cotisation moyenne est déterminé par :

  • Le taux de croissance de la pension moyenne par retraité (+)
  • Le taux de croissance du ratio de dépendance (+)
  • Le taux de croissance du taux d’emploi (-)

Gardez cette formule en tête pour le reste de l’article.

Paul Samuelson, un des plus grands économistes keynésiens de l’après-guerre, s’enthousiasmait de cet arithmétique dans un article de Newsweek de 1967.

___________

« La beauté de la Sécurité Sociale, c’est son déséquilibre actuariel. Tous ceux qui atteignent l’âge de la retraite obtiennent des pensions qui excèdent largement ce qu’ils ont payé – dix fois plus que leurs cotisations (ou cinq fois plus, une fois comptabilisées les cotisations de leurs employeurs) !

Comment est-ce possible ? Cela vient du fait que le produit national croit à un taux d’intérêt composé, et qu’on peut s’attendre à ce que cela continue aussi longtemps que porte notre regard. Il y a toujours plus de jeunes que de vieux dans une population croissante.

Et plus important, avec des revenus réels croissant de 3% par an, la base fiscale sur laquelle repose les pensions est toujours plus grande que les cotisations jadis payées par la génération désormais à la retraite.

La Sécurité Sociale est repose fermement sur ce qu’on a appelé la huitième merveille du monde – les intérêts composés. Une nation en croissance est le plus grand jeu de Ponzi jamais conçu. »

___________

Les chiffres des dernières années

D’après les données pour les trois dernières années disponibles, pour maintenir le système à l’équilibre, la cotisation moyenne aurait dû croître, hors inflation, d’environ 4% par an. Cette forte hausse des cotisations nécessaires dérive principalement de la hausse du ratio de dépendance, mais aussi dans une moindre mesure de la dégradation du marché du travail, comme l’atteste la baisse du taux d’emploi.

A noter que cette croissance des cotisations ne peut être éternellement plus rapide que l’augmentation des salaires. Si c’était le cas, la cotisation retraite dépasserait le montant du salaire, ce qui n’est évidemment pas possible. Or, le taux de croissance des salaires réels a été, sur la période 1991-2011, de 1% par an en moyenne, soit bien inférieur à ce qu’aurait dû être la hausse des cotisations. Avec une telle différence de croissance, la cotisation moyenne mettrait moins d’un demi siècle à dépasser les salaires !

La contribution du taux d’emploi à cette dégradation est une variable très conjoncturelle liée à la crise, qui a peu d’effet à long terme si on anticipe une stabilisation du marché du travail. En revanche, l’évolution du ratio de dépendance, principale cause de hausse des cotisations, est une variable démographique de long terme. Ses déterminants sont, en gros, le différentiel de natalité entre les années 1930 (ceux qui disparaissent), 1950 (ceux qui prennent leur retraite) et 1990 (ceux qui entrent dans la vie active), et enfin l’allongement de l’espérance de vie. Autrement dit, c’est totalement hors de notre contrôle.

Les projections de long terme

Evolution du ratio de dépendance

Le graphique qui suit résume l’évolution du ratio de dépendance sur un siècle, de 1950 à 2050. Il montre que nous nous trouvons au tout début d’un choc démographique qui va durer 30 ans, et à l’issue duquel le nombre de retraités par actif aura cru de 70%. Ces projections sont très fiables, car elles concernent principalement des personnes déjà nées.

Elles montrent aussi que, contrairement à ce que tentent d’expliquer nos politiciens les plus courageux aux électeurs inconscients, ce n’est pas tant l’allongement de la vie qui va causer le problème démographique immédiat. Cet allongement est régulier depuis le XVIIIème siècle et ne peut pas expliquer les discontinuités de la courbe. Les explications se trouvent dans les variations historiques de la natalité. La population de retraités croît rapidement sous l’effet de la forte natalité des années 1950 (baby boom) tandis que la faible natalité des années 1980 et 1990 peine à compenser les départs à la retraite. C’est assez fascinant, je trouve, comment des évènements en rapport avec la Seconde Guerre mondiale affectent mécaniquement et durement les comptes publiques 65 ans après !

Le graphique suivant présente la variation annuelle du ratio de dépendance entre 2000 et 2020. Il montre encore plus clairement que nous nous trouvons à un tournant. On y voit que le seul effet démographique contraindrait le niveau des cotisations par actif à augmenter d’environ 2% par an afin de maintenir constant le niveau des pensions.

Evolution du niveau moyen des pensions

Cependant, le niveau des pensions ne devrait hélas pas rester constant, mais au contraire continuer à s’élever, reflétant ainsi l’élévation du niveau de vie des dernières décennies. En effet, les retraités qui meurent aujourd’hui avaient cotisé sur la base des salaires des années 1950-1990, tandis que ceux qui prennent leur retraite ont cotisé sur la base des salaires de 1970-2010, évidemment plus élevés. Ces derniers s’attendent donc à niveau de vie supérieur pendant leur retraite à celui dont ont bénéficié leurs parents.

Le tableau suivant (source) illustre imparfaitement cette évolution du montant des pensions. On voit clairement que les pensions des 65-69 ans sont supérieures à celles des 70-74 ans. Oui, mais bizarrement les 80 ans et plus disposent de meilleurs revenus que les plus jeunes. Cela illustre juste que la tendance est brouillée par un autre effet puissant, le fait que les gens qui vivent plus vieux sont généralement les plus aisés.

Sur la base de la différence entre les deux tranches d’âge les plus jeunes, on déduirait une hausse des pensions d’au minimum 1% par an, hors inflation.

Estimation de la cotisation moyenne par actif

Une fois le taux de croissance des pensions ajouté à celui du ratio de dépendance, on obtient dans les 3% par an de hausse nécessaire de la cotisation moyenne par actif. Ce qui laisse par rapport à la hausse des salaires réels de 1% par an ( moyenne observée depuis les années 1990), un différentiel de 2%.

D’après l’observatoire des retraites, le taux de cotisation pour les retraites représentait 26% du salaire brut en 2007 (source). En appliquant une hausse des salaires de 1% par an et une hausse de 3% des cotisations, on obtient l’évolution suivante du taux de prélèvement moyen au titre des retraites d’ici 2040. C’est-à-dire un passage à 50% du salaire brut !

Le problème, c’est qu’il est devenu une banalité (et une évidence) que les charges sociales plombent le marché du travail. Il est donc totalement impossible de leur faire suivre une telle évolution sans faire exploser le chômage et couler le pays. Reste la baisse des pensions et le report de l’âge de la retraite (70,6 ans suggère le Conseil d’orientation des retraites !), ce qui constituera les premiers formes de défaut du système sur ses promesses intenables. Autre option, financer le choc démographique par la dette publique, ce qui, d’après mon billet précédent, ajoutera au moins 100 points de PIB à la dette publique de 2040. Enfin, certains préconisent l’accueil de millions d’immigrés afin d’empêcher la hausse du ratio de dépendance… Faîtes votre choix !

________________

*Ce résultat s’obtient en passant au logarithme, puis en dérivant par rapport au temps.

18 responses to Explications sur le déséquilibre des retraites

  1. 

    Les millions d’immigres, c’est un bon choix, a condition qu’ils trouvent (ou creent) du boulot…

    Votre rapprochement implicite "retraite par repartition"/ponzi me parait ose. Dans le cas d’une retraite par capitalisation bien geree, il faudrait que ce soit les revenus du capital qui payent les retraites, et donc aussi de la richesse creee par travailleuses /travailleurs actuels.

    Par-contre, le financement actuel par la dette me parait effectivement etre un ponzi. Dans la mesure ou les recettes de la France ne couvrent pas les interets et que la dette existante est systematiquement refinancee, le paiement des interets par augmentation de la dette entre bien dans la definition du ponzi (que fait l’AMF???)

    • 

      Bonjour dede,

      La comparaison est très fréquente, car du point de vue du mécanisme, la retraite par répartition fonctionne exactement comme un schéma de ponzi. J’ai lu pas mal de débats US sur le sujet, que vous pouvez facilement trouver sur le net dans les journaux si vous lisez l’anglais. La principale nuance entre le système par répartition et un vrai ponzi, c’est, d’après les commentateurs que 1) la fraude n’est pas intentionnelle et 2) les comptes ne sont pas trafiqués.

      Personnellement, je contesterais le point 1). Pour moi c’est une fraude politicienne depuis le début. Quant au point 2), il vient que dans un vrai ponzi les investisseurs n’accepteront d’entrer dans la chaîne que parce qu’ils sont trompés. Dans le cas de la sécu, aucune raison de tricher dans les comptes, car la participation est obligatoire.

      La différence fondamentale du système par capitalisation, est qu’il crée des actifs réels. Vous avez raison de dire que sans travail le système par capitalisation ne fonctionne pas. Mais le travail d’un fermier sera considérablement plus productif grâce au système d’irrigation mis en place par ses parents, et donc ces derniers pourront prélever une part de son travail (ou plus exactement de l’interaction de son travail avec leur capital) sans réduire ce qu’aurait été son revenu si le système d’irrigation n’avait pas été créé (répartition).

      Parmi les économistes qui ont qualifié la retraite par répartition de ponzi, on trouve au moins Paul Samuelson (1967), Milton Friedman (1999) et Paul Krugman (1996). Les trois sont prix nobel, et deux d’entre eux clairement keynésiens.

      • 

        Le système par répartition crée des actifs réels ??

      • 

        Excusez un peu mon retard à l’allumage mais je ne prends connaissance de cette page qu’aujourdhui même. Je voudrais donc nuancer un point soulevé à savoir que depuis le début il s’agirait d’une faute politique. Cela me paraît tout à fait faux. En effet, la principale raison de la défaillance du système est le baby-boom des années 50. Or la décision de créer une retraite par répartition à été prise à Londres vers 1943-44 afin de permettre au système économique de redémarrer après la guerre – parallèlement au plan Marshall. Et chacun sait que le baby-boom n’était pas prévisible 10 ans avant qu’il survienne.

  2. 

    "les charges sociales plombent le marché du travail. Il est donc totalement impossible de leur faire suivre une telle évolution sans faire exploser le chômage et couler le pays. Reste la baisse des pensions"

    Reste aussi l’option d’attaquer fiscalement les revenus et la détention du capital, en basculant la charge d’un facteur de production à l’autre. Une voie néomarxiste retenue par le Gouvernement. L’un des inconvénients, jamais adressé, est d’augmenter le coût du capital et donc de réduire encore plus le nombre de projets d’entreprise rentables en France. L’autre inconvénient crucial est de réduire le taux de profit du capital après impôt qui conditionne la croissance du capital productif dans le long terme. Et la croissance long terme est synonyme de croissance du capital productif.

    C’est donc très, très mal parti pour la France et la panique protectionniste me semble de loin l’étape suivante la plus vraisemblable, celle qui mènerait à la faillite.

  3. 

    et pourquoi pas la retraite par points avec quelques aménagements (pour les mères de famille par exemple)?il me semble que nous avons tous un compte en points retraite.alors pourquoi ne pas l’appliquer?il me semble que c’est la base en suède.ainsi plus d’effet d’aubaine pour certains et probablement moins de cottisations.

    • 

      Cela ne change pas fondamentalement l’arithmétique, mais plutôt la manière dont sont corrigés les déséquilibres. Autrement dit, vous ne contiendrez l’explosion des cotisations qu’en dévaluant la valeur des points de retraites. C’est équivalent à réduire brutalement le niveau des pensions dans le système actuel.

      Il y aurait quelques avantages en termes d’équité et de liberté, notamment la prise en compte de l’espérance de vie. Mais dans ce cas il faut absolument que la conversion des points en pension soit confiée aux assureurs privés et aux calculs de leurs actuaires, afin de ne pas avoir des manifestations chaque mois durant lesquelles chaque corps de métier viendrait revendiquer à quel point son travail est plus pénible que celui des autres.

      Le seul système qui n’a pas la mécanique que je décris est le système par capitalisation.

      • 

        Bonsoir,
        Je suis très curieux de savoir que les libéraux s’interessent à un système de retraite par capitalisation car visiblement tous les liberaux ne le voient pas de la même manière.

        Pour pallier les incertitudes et les aleas du système de retraite par répartition existant (que ce soit un système par trimestres validés ou par points, c’est pareil) , des millions de Français préparent leur future retraite en souscrivant à un système facultatif de retraite par capitalisation : l’assurance-vie.

        Or ces gens prévoyants sont montrés du doigt par certains milieux liberaux (des jeunes gens en particulier) qui les accusent de soutenir la dette des états en confiant leur épargne aux assureurs privés.
        En effet, ces capitaux sont placés à 90 % sur des fonds en euros, peu rémunérateurs mais garantis.

        1) Les assureurs ne disent pas aux souscripteurs comment est géré cette masse d’argent donc ce n’est pas à eux à s’en inquiéter

        2) C’est faire un procès d’intention que d’accuser ces futurs retraités de prêter (indirectement) leur argent aux états et donc d’entretenir la dette .

        3) Il est tout à fait comprehensible que cette epargne ils ne veuillent pas l’investir dans des fonds actions anglo-saxons, asiatiques ou autres comme le recommandent les ultra-liberaux.
        Préparer sa retraite n’est pas un jeu de jackpot pour "gamblers".
        Le jour où les jeunes libéraux comprendront cela n’est pas arrivé .

        En attendant qu’ils payent les retraites, que ça leur plaise ou non.
        .

  4. 

    Ou alors passer au régime par répartition…

  5. 

    Je prends le train en marche, mais je voudrais ajouter ceci à cet excellent article:

    Résoudre le problème par l’augmentation de la démographie est aussi un leurre, car en effet, s’il on prend comme base constante 3 actifs pour financer un retraité, et qu’on augmente le nombre d’actifs par l’immigration, ou tout autre moyen (à condition qu’ils aient un travail et qu’ils cotisent), on arrivera à ceci :
    1 retraité, 3 actifs: Quand ces 3 actifs seront à leur tour à la retraite il faudra donc 9 actifs pour la payer, Quand ces 9 actifs seront retraités à leur tour, il faudra 27 actifs et ainsi de suite. Cela s’appelle une progression géométrique de raison = 3, et sur le long terme cela donne le tournis…
    Le tout répartition est un non sens mathématique, à moins qu’on admette qu’un actif finance un retraité, car la population ne peut augmenter ainsi indéfiniment…

    • 

      Exact également.

    • 

      En êtes-vous certain ?
      Car les 3 actifs payeront certainement des cotisations pendant une durée plus longue que la période durant laquelle le retraité en question reçoit sa pension…

      A l’extrême, 3 actifs cotisant 4x annuités chacun peuvent payer la retraite d’un premier retraité pendant une vingtaine d’année (~l’espérance de vie à 62 ans), puis payer la retraite d’un second retraité car le premier aura alors disparu (RIP)…

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