Pourquoi l’Europe ne peut pas mener une guerre monétaire

13 February 2013 — 14 Comments

La garantie de la libre circulation des capitaux et l’indépendance d’une banque centrale dédiée à la stabilité des prix rendent impossible la manipulation du taux de change de l’euro.

La « guerre des monnaies » est un des sujets qui attirent actuellement l’intérêt de la presse grâce à sa rhétorique martiale. Le principe même de ce conflit est un jeu un peu tordu, pour ne pas dire masochiste, et qui ne sonne que bien peu capitaliste. Il consiste à se battre pour que sa monnaie perde de la valeur, c’est-à-dire pour que ce que l’on vende nous rapporte moins, et pour que ce que l’on achète nous coûte davantage. Curieux quand on y pense.

Au-delà de ses petites considérations d’illogisme, laissez-moi vous présenter ce principe important que tout commentateur sur le sujet devrait connaître avant d’ouvrir la bouche, et que bien peu de gens rappellent : l’impossible trinité de Marcus Fleming et Robert Mundell (Nobel, 1999). Malgré le caractère hérétique de sa dénomination, ce principe est en économie internationale tout ce qu’il y a de plus orthodoxe et important. Il énonce qu’il est impossible qu’un pays ait à la fois une politique de change, une politique monétaire indépendante et laisse les capitaux circuler librement.

Liberté du mouvement des capitaux et politique monétaire en Europe

Avant d’expliquer rapidement pourquoi il est impossible d’avoir ces trois choses simultanément, rappelons à quel point ce principe est essentiel à la compréhension du sujet européen. De par les traités qu’ils l’établissent, l’Europe dispose en effet :

  1. D’une totale liberté de mouvement des capitaux, au sein du marché unique, mais aussi vis-à-vis des pays tiers. En effet, le droit européen stipule que « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. » (art. 63 TFUE, ex. art. 56 TCE)
  2. D’une banque centrale indépendante ayant pour objectif la lutte contre l’inflation.

D’après les basiques de l’économie internationale, il est donc impossible pour l’Europe de disposer d’une politique de change.

Le principe de l’impossible trinité

Pour comprendre l’impossibilité de Fleming-Mundell, il faut comprendre les liens qui unissent les taux d’intérêts et l’évolution des taux de change.

Prenons le cas Euro/Dollar. Je suis un européen ayant accès aux marchés financiers, et j’ai 1€ aujourd’hui que je veux épargner jusqu’à l’an prochain, sans risque. Deux possibilités s’offrent à moi :

Stratégie 1 : Placer mes 1€ dans une banque européenne, et les récupérer augmentés du taux d’intérêt européen dans un an. J’obtiens alors la transformation suivante :

1 euros \rightarrow 1 \times (1+i_{eur})euros

Stratégie 2 : Faire un aller-retour entre euros et dollars. C’est-à-dire :

    • Echanger mes 1€ contre des dollars, où S est le nombre d’euros nécessaires pour acheter un dollar immédiatement. J’obtiens alors la transformation suivante:

1 euros \rightarrow \frac{1}{S} dollars

    • Placer ces dollars dans une banque américaine, et les récupérer dans un an augmenté du taux d’intérêt américain.

\frac{1}{S} dollars \rightarrow \frac{1}{S} \times (1+i_{usa}) dollars

    • Puis reconvertir cette somme en euro, à un taux convenu un an à l’avance, c’est-à-dire aujourd’hui. Ce taux, noté F, est appelé « taux forward », il permet de négocier aujourd’hui des échanges de devises futures. F représente l’idée que se fait aujourd’hui le marché sur ce que sera devenu le taux de change S dans un an.

\frac{1}{S} \times (1+i_{usa}) \rightarrow F \times \frac{1}{S} \times (1+i_{usa})

Il est nécessaire que je sois indifférent aux stratégies 1 et 2. C’est-à-dire qu’elles doivent me rapporter la même chose. Autrement dit, la loi du marché impose l’égalité suivante:

(1+i_{eur})=F \times \frac{1}{S} \times (1+i_{usa})

En effet, si la stratégie 2 est meilleure que la stratégie 1, alors je la mettrais en place. Ce faisant, je vendrais des euros contre des dollars, et donc je ferais baisser le taux de change de l’euro face au dollar. Il faudra de plus en plus d’euros pour acheter un dollar, ce qui fera monter S et donc fera décroître les profits occasionnés par la stratégie 2. Les investisseurs réaliseront cette opération jusqu’à ce que la solution 2 ne rapporte plus davantage que la solution 1.

Dans le cas où c’est la stratégie 1 qui serait supérieure à la stratégie 2, alors il suffit de se mettre dans la peau d’un investisseur américain dont la situation est symétrique à celle de l’investir européen. Dans cette circonstance, c’est donc les investisseurs américains qui vendront des dollars contre des euros jusqu’à rétablir l’indifférence entre 1 et 2.

On appelle cette égalité « formule des parités de change couverte ». Elle lie l’évolution anticipée du taux de change (F/S) au différentiel des taux d’intérêt nationaux. Cette égalité est implacable du moment que des individus sont libres de convertir des euros en dollars et inversement : ce qu’implique la liberté de mouvement des capitaux. Autrement dit, un même instrument, le taux d’intérêt, sert à la fois au contrôle de l’inflation et à la détermination du change. Il faut donc choisir entre les deux objectifs.

En bref, si l’Europe détermine son taux d’intérêt en fonction du contrôle de l’inflation et qu’elle laisse les capitaux circuler librement, alors il lui est impossible de contrôler l’évolution des changes qui est déterminée par les différentiels de taux d’intérêt entre pays.

Mais rassurons-nous, quoi qu’en disent les politiques et les lobbys industriels, notre déficit commercial ne vient pas de l’euro. Un début de preuve ? Contrairement à l’Union Européenne dans son ensemble, la zone euro a un excédent commercial (source), et les déficits français viennent pour grande partie des échanges avec d’autres pays de la zone. Par ailleurs, la zone euro n’est pas la seule à être soumise à l’incompatibilité. Empêcher la Chine de réglementer la circulation des capitaux l’empêcherait aussi de manipuler ses changes.

14 responses to Pourquoi l’Europe ne peut pas mener une guerre monétaire

  1. 

    Pour suivre vos raisonnements j’aimerais savoir si vous prenez le mot inflation comme les média pour la hausse des prix ou comme ce qu’ii était à sa création, l’augmentation de la masse monétaire ?

  2. 

    Bonjour,
    en revanche dans la pratique, il semble que la politique monétaire est souvent (toujours?) l'”alliée” de la politique de change: si j’augmente les taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation, mon taux de change s’apprécie, les importations coutent moins cher (donc l’inflation importée baisse), et inversement.

    • 

      Confucius à qui l’on demandait ce qu’il ferait en premier si on lui donnait tout pouvoir sur tout, a répondu “Je redonnerais leurs sens aux mots.
      Comment construire des raisonnements fiables si dans la même phrase on utilise le mot inflation, et pour lui donner le sens d’augmentation de la masse monétaire, et le sens de hausse des prix ?
      Ne nous étonnons pas que la “science” économique ne soit pas crédible…

      • 

        Le sens des mots est celui que leur donnent les hommes. Prenez une bonne fois pour toute le sens de tout le monde, c’est-à-dire hausse généralisée des prix, et changez d’obsession.

        • 

          Alors comment appelez-vous l’augmentation de la masse monétaire qui est l’un des drames fondamentaux actuels et que l’on enseignait encore à HEC en 1970 comme étant l’inflation? Etes-vous sûr que ma question ne soit qu’une obsession ?

          • 

            HEC n’a jamais été une école d’économie, et encore moins dans les années 1970 !

            On appelle ça augmentation de la masse monétaire, et son effet est parfois l’inflation.

            • 

              On appelait ça l’inflation et son effet était toujours la hausse des prix. Prendre le nom de la cause pour en nommer l’effet, c’est appeler “huile chaude” une brulure ou “glissade” une jambe cassée. Vous n’avez visiblement pas envie de vous demander pourquoi.

  3. 

    “[Le jeu] consiste à se battre pour que sa monnaie perde de la valeur, c’est-à-dire pour que ce que l’on vende nous rapporte moins […]”
    Pourquoi les ventes rapportent-elles moins ?
    (toujours aussi ravi de vous lire)

    • 

      Imaginons qu’Europe et Etats-Unis échangent des moutons. Au début 100$=100€. Et dans chaque pays, il coûte 100 unités de monnaie locale de produire un mouton.

      Quand l’Europe produit un mouton, il lui en coûte 100€, et comme un 100$=100€, il lui faut vendre un mouton européen à 100$ aux Etats-Unis. Avec ces 100$, elle peut acheter un mouton américain. L’échange est fair, un mouton contre un mouton. Comme le bien coûte la même chose aux deux endroits, il y a peu de chance d’avoir un déséquilibre commercial.

      Maintenant, imaginons que l’Europe réussissent à faire baisser son taux de changes, de sorte que désormais 100€=90$. Désormais, pour rentrer dans ses frais (100€), il lui suffit de vendre son mouton 90$. Avec ces 90$, elle peut acheter 90% d’un mouton américain, qui lui vaut toujours 100$. On échange désormais la valeur d’un mouton entier, contre un mouton amputé.

      Dans cet exemple, il est clair qu’il devient avantageux d’acheter du mouton européen, vu que pour la même dépense, qu’on soit américain ou européen, on obtient grosso modo 10% de viande en plus pour le même prix. Donc cela devrait avantageux au solde commercial européen.

      En vérité c’est plus complexe. Par exemple, si on introduit le pétrole dans l’affaire, et qu’on fait le même raisonnement, on devrait en importer moins car il sera plus cher après la baisse du taux de change de l’euro. Oui mais si le pétrole est indispensable, on doit alors payer plus pour la même quantité, ce qui dégrade la balance…

      Si vous voulez une image synthétique de ce que représente la manipulation artificielle d’une monnaie, ça consiste pour un boulanger à vendre à perte et à s’émerveiller de voir son nombre de clients monter.

      • 

        Le prix étant exogène, le mouton sera vendu 99$ en Amérique qui deviennent 110€. Cela dit effectivement, les 110€ valent maintenant moins (99$ au lieu de 110$ précédemment) et je suis d’accord sur le fond mais la formulation me parait trop ambiguë pour ne pas avoir à préciser le raisonnement.
        Corrigez moi si je me trompe mais le boulanger n’essayerait-il pas de baisser le salaire de son employé (en pouvoir d’achat réel) à son insu, quitte à payer sa farine un peu plus chère ? Si tel est le cas, nous partageons les même doutes quant à l’efficacité de la démarche. D’ailleurs, ne devra-t-il pas finir par augmenter l’employé ?

        • 

          Oui, vos remarques de longs termes sont pertinentes. Assez rapidement, avec une monnaie faible, le prix des biens importés augmentant, vous aurez une pression à la hausse sur un certains nombre de coûts de production. Les matières premières que vous importez, mais aussi les salaires car leur pouvoir d’achat aura diminué (en termes de biens importés). Bref vous perdrez rapidement les effets bénéfiques initiaux.

          C’est pour ça qu’à la grande époque des dévaluations, certains pays les faisaient à répétition car leurs effets étaient très temporaires, si existants…

          • 

            Merci encore pour vos articles, synthétiques et accessibles tout en étant d’actualité.
            J’attends avec impatience celui où vous parlerez de votre point de vue sur un € fort.

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