Archives For Théorie économique

Le « Prix Nobel » d’économie récompense cette année Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Shiller pour leurs travaux en Asset Pricing.

Eugene Fama est connu pour deux contributions majeures : la théorie des marchés efficients et le modèle de Fama-French. A mon avis, le comité ayant choisi les lauréats va se faire critiquer pour avoir distingué deux économistes de Chicago (Hansen et Fama), et notamment Eugene Fama, une des figures des « marchés efficients ». Il est bien courageux.

Il se trouve que j’avais publié un long billet de vulgarisation sur ce qu’est l’hypothèse d’efficience des marchés en décembre 2012. C’est sans doute l’occasion de le ressortir.

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SingeEfficience des marchés : pourquoi les singes sont-ils aussi bons que les banquiers ?

Peut-être avez-vous entendu parler de ces expériences consistant à comparer les performances d’investissements de banquiers et celles de singes. Le Wall Street Journal avait mené ces expériences tout au long des années 1990 et avait montré que des singes lançant des fléchettes n’étaient pas significativement moins bons que des analystes financiers dans leurs choix d’investissement.

Sans surprise l’homme de la rue en a déduit que les analystes financiers étaient particulièrement incompétents, qu’ils n’étaient que des charlatans. Et cela flatte l’opinion que se fait monsieur tout le monde des marchés financiers, instables et fondamentalement irrationnels. Cette interprétation est totalement erronée. [Lire la suite]

Le plafonnement des loyers a deux effets économiques dominants : la raréfaction des logements et la réduction de leur qualité.

Au regard de la stupidité des lois, Cécile Duflot prépare une performance, qui même pour ce gouvernement, sort du lot : plafonner les loyers.

L’idée est aussi vieille que la démagogie, et tant son ineptie logique que ses effets pervers concrets ont été démontrés et observés à maintes reprises. Déjà Adam Smith faisait justement remarquer que si les prix du blé étaient hauts, c’était que le blé manquait au regard de la demande, et qu’en réguler le prix à la baisse ne changeait rien à la quantité disponible du moment, mais réduisait certainement la quantité qui serait produite les années suivantes.

En 1992, une étude publiée par l’American Economic Review tentait de faire le point sur le degré de consensus au sein de la communauté des économistes (Alston et al, 1992). 1 350 économistes furent invités à s’exprimer sur 40 idées générales. La proposition suscitant le plus grand consensus était : « un plafonnement des loyers réduit la quantité et la qualité de l’offre de logements ». 76,3% répondaient « oui », 16,6% « oui, avec nuances » et seulement 6,5% « non ».

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Depuis la crise financière, la régulation bancaire est un sujet qui passionne et qui a suscité pas mal de critiques vis-à-vis de la communauté des économistes, jugés incapables d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Si on devait résumer le problème bancaire rapidement, on dirait ceci :

  • Lors d’une panique bancaire, un afflux soudain de retraits des déposants peut faire écrouler un système financier relativement sain. Garantir les dépôts permet d’empêcher de telles paniques parmi les déposants, et donc de garantir la stabilité du système.
  • Cependant, lorsque les dépôts sont garantis, le système bancaire a tendance à se développer de façon malsaine car les profits sont privés, et les pertes collectivisées.

Ce problème présente deux solutions raisonnables concurrentes, et une « solution » stupide qui a mené à la crise de 2008.

  • La première solution, d’inspiration libérale, consiste à ne pas garantir les dépôts et à peu réguler l’activité bancaire. Cette solution a pour avantage de permettre un financement performant de l’économie, mais le désavantage de ne pas garantir les dépôts.
  • La deuxième solution est plus interventionniste. Elle garantit les dépôts, mais en contrepartie régule fortement les banques afin que la garantie des dépôts n’entraîne pas des prises de risques excessives.
  • Quant à l’ânerie majeure, c’est d’à la fois garantir les dépôts et de déréguler l’activité bancaire. Auquel cas, l’Etat contraint les banques à faire n’importe quoi.

Ce débat est exposé de la plus limpide des manières par deux modèles économiques classiques et vieux de trente ans : Kareken & Wallace (1978) et Diamond et Dybvig (1983). Ces deux modèles sont amplement suffisants pour avoir une compréhension théorique satisfaisante de la partie bancaire de la crise de 2008.

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La garantie de la libre circulation des capitaux et l’indépendance d’une banque centrale dédiée à la stabilité des prix rendent impossible la manipulation du taux de change de l’euro.

La « guerre des monnaies » est un des sujets qui attirent actuellement l’intérêt de la presse grâce à sa rhétorique martiale. Le principe même de ce conflit est un jeu un peu tordu, pour ne pas dire masochiste, et qui ne sonne que bien peu capitaliste. Il consiste à se battre pour que sa monnaie perde de la valeur, c’est-à-dire pour que ce que l’on vende nous rapporte moins, et pour que ce que l’on achète nous coûte davantage. Curieux quand on y pense.

Au-delà de ses petites considérations d’illogisme, laissez-moi vous présenter ce principe important que tout commentateur sur le sujet devrait connaître avant d’ouvrir la bouche, et que bien peu de gens rappellent : l’impossible trinité de Marcus Fleming et Robert Mundell (Nobel, 1999). Malgré le caractère hérétique de sa dénomination, ce principe est en économie internationale tout ce qu’il y a de plus orthodoxe et important. Il énonce qu’il est impossible qu’un pays ait à la fois une politique de change, une politique monétaire indépendante et laisse les capitaux circuler librement.

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Le « prix Nobel » d’économie James Buchanan est mort hier. Un trop court billet pour rappeler quelques éléments de son œuvre…

James M. Buchanan (1919-2013) est mort hier 9 janvier. Prix de la Banque de Suède  en 1986 (Nobel d’économie), je vous avais déjà parlé de lui dans un précédent billet sur la dette publique et les conflits d’intérêts entre générations.

James Buchanan est un des fondateurs de l’école des choix publics, une branche de l’économie qui analyse la rationalité des décisions politiques, non pas du point de vue de l’intérêt général, mais de l’intérêt particulier des décideurs politiques et des régulateurs. L’intuition fondamentale de James Buchanan est que les individus en charge des décisions étatiques ont, comme tout un chacun, leurs propres intérêts et contraintes, de sorte qu’on puisse attendre de la puissance publique, en certaines circonstances, des décisions à la fois rationnelles et contraires à l’intérêt général.

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La répartition officielle et comptable des impôts ne reflète pas du tout ce qu’ils coûtent effectivement aux individus. Le discours politique sur le sujet est une fable.

Dans les démocraties sociales, savoir qui paye les impôts est une préoccupation qui précède celle de la pertinence des dépenses qu’ils financent. Aussi le législateur prend-t-il soin de préciser dans le détail quelles personnes sont redevables des impôts, et se justifie-t-il pleinement de l’équité de la répartition de la charge fiscale entre les différentes classes de la population, selon son intérêt électoral.

Au regard de l’analyse économique, le ciblage légal du redevable de l’impôt est pour l’essentiel une fable politique, un conte pour électeur sans réelle incidence sur l’économie. Aussi douloureux soit-il, le montant apparent de l’impôt n’est qu’un sophisme politique dont la prémisse est que les prix hors-taxe sont ceux qu’on observerait sur un marché sans fiscalité. Ce postulat est faux car sur tout marché, taxer l’offre la raréfie faisant monter le prix payé par les demandeurs, tandis qu’inversement l’imposition de la demande détruit les débouchés des offreurs, les contraignant à baisser leurs prix.

La chose a pourtant l’air bien réelle. Sur une facture de 120€, vous lisez que 20€ reviennent à l’Etat et 100€ au vendeur. Mais conclure que si la TVA n’existait pas vous n’auriez payé que 100€ est faux, car la demande eut alors été plus grande, permettant aux offreurs de facturer, par exemple, 115€. Dans ce cas, le poids de l’impôt est partagé : son existence réduit de 15€ la recette du vendeur, et augmente de 5€ le coût pour l’acheteur.

Les mécanismes du marché aboutissent à cet apparent paradoxe que les taxes font varier les prix hors-taxes. A court terme, des rigidités contractuelles permettent un relatif ciblage fiscal. Cependant, à moyen terme, l’équilibre des marchés assure une équivalence entre l’imposition de l’offre et celle de la demande : entre les charges patronales et salariales, entre l’imposition du capital et celle du travail, entre la taxation des entreprises chinoises et celles des familles qui profitent des jouets bons marché.

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John Maynard Keynes est souvent l’économiste de référence des socialistes contemporains. Quelques citations du maître qui leur feraient bien mal…

keynes

John Maynard Keynes est un orphelin idéologique. Il suffit de lire des passages de sa Théorie Générale, pour s’apercevoir que le grand homme, sentant que son texte renforçant les prérogatives de l’Etat s’éloignait grandement du libéralisme, prît soin de flatter autant que ce pouvait sans trahir son propos la famille qu’il quittait, sans manquer d’attaquer le marxisme.

Orphelin idéologique, et mort à l’issue de la guerre, J.M. Keynes a été adopté post-mortem par les socialistes, alors que lui-même s’en était explicitement démarqué. A chaque fois qu’on nous préconise une nouvelle forme d’intervention de l’Etat dans les affaires économiques, J.M. Keynes semble donner, du ciel, sa bénédiction tacite. Plutôt que de laisser les étatistes s’approprier le nom d’un des grands hommes du siècle, nous devrions les mettre face aux écrits de leur héros, car ceux-ci ne cautionnent absolument pas leurs politiques.

Dans la conclusion de son magnum opus, J.M. Keynes explique que ses préconisations n’ont d’autre objet que la sauvegarde du « capitalisme » comme système économique, et de l’ « individualisme » comme système politique. Dans l’Europe d’aujourd’hui, seuls des libéraux défendraient avec autant d’attachement ces principes comme fondement de la société, tant une dimension péjorative s’y est désormais associée. Voici ce qu’écrit Keynes dans la conclusion de sa Théorie Générale.

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Les singes ne font pas moins bien que les banquiers quand il s’agit d’investir en bourse. Une expérience allant dans le sens de l’efficience des marchés financiers !

Peut-être avez-vous entendu parler de ces expériences consistant à comparer les performances d’investissements de banquiers et celles de singes. Le Wall Street Journal avait mené ces expériences tout au long des années 1990 et avait montré que des singes lançant des fléchettes n’étaient pas significativement moins bons que des analystes financiers dans leurs choix d’investissement.

Sans surprise, l’homme de la rue en a déduit que les analystes financiers étaient particulièrement incompétents, qu’ils n’étaient que des charlatans. Et cela flatte l’opinion que se fait monsieur tout le monde des marchés financiers, instables et fondamentalement irrationnels. Cette interprétation est totalement erronée.

L’expérience avait été suggérée par Burton Malkiel (Princeton) dans son livre A Random Walk Down Wall Street, où il écrivait :

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« Un singe aux yeux bandés, lançant des fléchettes sur les pages d’un journal financier, composerait un portefeuille d’investissement tout aussi performant que ne le feraient des experts. »

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Ce défi aux banquiers n’est pas celui d’un « indigné » voulant dénoncer le comportement de Wall Street, mais tout au contraire celui d’un des principaux défenseurs d’une très vilaine théorie : « les marchés efficients ». Paradoxe ? Comment peut-on à la fois prétendre que les marchés financiers sont efficients et prévoir que des singes feraient aussi bien que des analystes financiers, c’est-à-dire que les gens qui guident les marchés ?

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David Ricardo

La relance budgétaire ne peut fonctionner que si les citoyens ne comprennent pas pleinement que les déficits présents sont des impôts futurs, ou bien s’ils espèrent égoïstement que leurs descendants paieront à leur place les dépenses présentes.

Est-il possible d’être à la fois une des  principales sources théoriques du marxisme, le plus important penseur du libre-échange et en première ligne de la critique contemporaine du keynésianisme ?

En 1974, Robert Barro croit trouver une faille majeure dans la théorie keynésienne. Mais alors qu’il expose son argument, les bons lecteurs d’un auteur du XIXème, David Ricardo, réalisent que son argument fondamental se trouve dans un texte de 1820. Mais comme le raisonnement en question précède de 116 années la publication de la Théorie Générale de John Maynard Keynes en 1936, personne n’en avait rétrospectivement compris l’importance.

En 1820, David Ricardo s’interrogeait sur l’endettement du Royaume-Uni suite aux Guerres Napoléoniennes. Sa problématique : comment en étaler le remboursement ? Sa réponse : en principe, cela n’a aucune importance.

Ricardo a conscience que sa réponse surprenante est fausse et la nuance de nombreuses objections dérivant d’imperfections économiques. Cependant, sa réponse théorique, l’« équivalence ricardienne », est essentielle. En effet, si elle était vraie, la relance de l’économie par le déficit public, recommandation centrale de la Théorie Générale, serait juste impossible. Dès lors, le raisonnement de Ricardo explicite certaines imperfections économiques absolument nécessaires au keynésianisme.

La connaissance de l’équivalence ricardienne – principe économique totalement inconnu du public – est indispensable à la compréhension de ce qu’est une dette publique, de ce qu’est une relance économique, et des rapports politiques qu’entretiennent entre elles les générations.

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Au cœur du paradigme dominant de la science économique, se trouve une hypothèse qui fait rire : l’homme serait rationnel.  N’en déplaise aux économistes, ceux d’entre nous qui ne vivent pas la tête dans les nuages, font ici-bas l’expérience quotidienne de la bêtise et des passions irraisonnées de la plupart de leurs semblables.

Pourtant, depuis la fin du XIXème siècle, les penseurs néoclassiques raffinent notre intelligence pour faire des échanges librement consentis le principe organisationnel de l’économie. Depuis plus d’un siècle au cœur de la microéconomie, qui étudie la manière dont agissent les individus, le modèle néoclassique s’est étendu à la macroéconomie, qui étudie l’économie à l’échelle des grands agrégats. Et même l’essentiel de la pensée keynésienne en a largement adopté les méthodes.

En généralisant les modèles fondés sur l’hypothèse de rationalité des individus, l’économie académique s’est coupée du grand public, et d’un grand nombre de ses étudiants. L’individu qu’elle décrit comme l’humain type semble si mal décrire l’expérience de la vie quotidienne qu’il attire les sobriquets sarcastiques : homo œconomicus, Robinson Crusoé…

Les moqueries ont deux origines. Tout le monde a une opinion sur l’économie, mais bien moins nombreux sont les gens comprenant ce qu’est une dérivée. Si cette première origine n’est pas de la responsabilité des économistes, la seconde l’est bien davantage. Confortés par leur formalisme mathématique, les économistes ont totalement négligé leur sémantique et le choix des mots décrivant leurs hypothèses…

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