Panique bancaire ou aléa moral : le dilemme de la régulation bancaire et de la garantie des dépôts

25 June 2013 — 7 Comments

Depuis la crise financière, la régulation bancaire est un sujet qui passionne et qui a suscité pas mal de critiques vis-à-vis de la communauté des économistes, jugés incapables d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Si on devait résumer le problème bancaire rapidement, on dirait ceci :

  • Lors d’une panique bancaire, un afflux soudain de retraits des déposants peut faire écrouler un système financier relativement sain. Garantir les dépôts permet d’empêcher de telles paniques parmi les déposants, et donc de garantir la stabilité du système.
  • Cependant, lorsque les dépôts sont garantis, le système bancaire a tendance à se développer de façon malsaine car les profits sont privés, et les pertes collectivisées.

Ce problème présente deux solutions raisonnables concurrentes, et une « solution » stupide qui a mené à la crise de 2008.

  • La première solution, d’inspiration libérale, consiste à ne pas garantir les dépôts et à peu réguler l’activité bancaire. Cette solution a pour avantage de permettre un financement performant de l’économie, mais le désavantage de ne pas garantir les dépôts.
  • La deuxième solution est plus interventionniste. Elle garantit les dépôts, mais en contrepartie régule fortement les banques afin que la garantie des dépôts n’entraîne pas des prises de risques excessives.
  • Quant à l’ânerie majeure, c’est d’à la fois garantir les dépôts et de déréguler l’activité bancaire. Auquel cas, l’Etat contraint les banques à faire n’importe quoi.

Ce débat est exposé de la plus limpide des manières par deux modèles économiques classiques et vieux de trente ans : Kareken & Wallace (1978) et Diamond et Dybvig (1983). Ces deux modèles sont amplement suffisants pour avoir une compréhension théorique satisfaisante de la partie bancaire de la crise de 2008.

Garantie des dépôts et prise de risque

Le premier modèle, développé par John Kareken et Neil Wallace explique pourquoi, lorsqu’un gouvernement s’engage à garantir les dépôts, il accroit la probabilité de faillite des banques.

La télévision a très mal retranscrit la manière dont cet effet pervers apparaît. Le fait que les profits soient privatisées et les pertes socialisées n’a aucune raison de permettre aux banques de réaliser davantage de profits. En effet, l’avantage étant octroyé à toutes les banques, la compétition le répercute entièrement au bénéfice des épargnants. Grâce à la garantie, l’ensemble des banques se retrouvent en position de réaliser des investissements plus risqués sans faire prendre de risque à ses clients. Il est donc logique que les épargnants réclament de la banque une telle stratégie. Certes, cette exigence n’est pas explicite. Cependant, lorsque l’épargnant compare les taux offerts par les différentes banques, il est indifférent au risque qu’elles prennent, dans la mesure où son placement est garanti. Il ira donc naturellement vers l’institution offrant le meilleur rendement, et ce grâce à un investissement plus risqué garanti par l’Etat.

En une telle circonstance, la question éthique pour le banquier n’a plus beaucoup de sens pour comprendre l’économie. La banque qui ne profite pas de la garantie pour jouer une stratégie perverse n’est pas capable d’attirer des clients, et donc disparaît.

Autrement dit, lorsque les dépôts sont garantis, les banques n’y trouvent pas tant un intérêt financier qu’une contrainte venant des épargnants d’offrir un rendement élevé dont le risque est porté par les contribuables. Comprendre que la prise de risque inconsidérée découle simplement du fait que les déposants cherchent le meilleur rendement est essentiel. En effet, lorsque le gouvernement américain a décidé de laisser Lehman Brothers faire faillite, il n’a absolu pas créer un exemple efficace, dans la mesure où l’origine de la perversité ne se trouvait pas tant chez les actionnaires des banques que dans la propension bien naturelle des déposants à chercher le meilleur rendement.

Au contraire, si les dépôts ne sont pas garantis, les banques se spécialisent. Certaines acquièrent une réputation de prudence et attirent les clients frileux et leur versent de faibles intérêts, tandis que des banques réputées plus audacieuses offrent des intérêts plus élevés à des déposants prêts à prendre davantage de risque.

Liquidité et panique bancaire

Le second modèle, proposé par Douglas Diamond et Philip Dybvig en 1983 est encore plus célèbre.

Concrètement, une banque est une entreprise qui collecte l’épargne de ses clients, et la prête à des investisseurs qui l’utilisent pour créer des richesses. La création de ces richesses permet de rémunérer ceux qui ont financé les investissements, c’est-à-dire les déposants, en leur versant les intérêts du remboursement.

Mais dans ce cas, pourquoi les banques existent-t-elles ? Après tout, les épargnants pourraient directement prêter aux investisseurs sans passer par la banque.

La raison est que les épargnants veulent à la fois obtenir un rendement sur leur dépôt, ce qui implique de le prêter durablement leur argent, et en même temps pouvoir le récupérer à tout moment. La manière de concilier ces deux objectifs est de faire de la banque un pool de liquidité. Imaginons 100 épargnants, qui veulent investir dans un projet industriel, mais veulent pouvoir récupérer leur argent demain si l’envie ou le besoin leur en vient. Ils anticipent que 20 d’entre eux voudront effectivement reprendre leur argent demain, mais ignorent qui. Dans ce cas, il leur suffit de mettre l’ensemble de leurs ressources en commun, d’en garder 20% sous forme de billets, et de prêter 80% à des entreprises. Auquel cas, le problème est résolu. Les 20% en billets permettent à ceux qui voudront reprendre leur argent demain de le faire, et le reste permet à l’argent de faire des petits.

Ce système est un puissant levier de financement de l’économie et de rémunération de l’épargne. Cependant, il comporte un risque.

Imaginons en effet que le lendemain de cet accord, pour telle ou telle raison, l’ensemble de nos 100 clients se disent qu’en fait, 30 personnes vont réclamer leur argent précocement. Sachant les décisions prises la veille, les 100 clients savent que cela est impossible, et que pour honorer ses engagements la banque va devoir récupérer l’argent qu’elle a prêté à long terme. Cela va entraîner des pertes importantes, et les derniers à réclamer leur argent n’en récupéreront qu’une partie. La décision la plus rationnelle pour chaque client est d’alors de se précipiter au guichet pour récupérer son pécule avant les autres, de sorte que la prophétie, même si elle n’avait aucun fondement, devient réalité. On appelle cela une panique bancaire. Un phénomène à la fois rationnel et ne nécessitant aucun fondement réel.

Diamond et Dybvig suggèrent alors d’introduire la garantie des dépôts. En effet, une telle garantie enraye le processus destructeur décrit plus haut, et donc prévient les faillites bancaires inutiles ainsi que leur contagion par la panique.

Un problème insoluble ?

Les deux théories ne sont en rien contradictoires. Elles prennent le problème sous deux perspectives différentes. D’ailleurs, Diamond et Dybvig, qui écrivent les seconds, invitent leurs lecteurs à aller lire Karaken et Wallace. Depuis des modèles tentent d’intégrer les deux raisonnements.

On pourrait résumer le problème en deux questions/réponses :

  1. Que faire lorsqu’on fait face à une crise bancaire ? Diamond et Dybvig répondent : garantir les dépôts, sauver les banques.
  2. Que faire pour éviter de faire face à une crise bancaire ? Karaken et Wallace répondent : ne pas garantir les dépôts, ne pas sauver les banques.

La solution a posteriori est l’origine du problème a priori. Situation courante en théorie des jeux. Ce qui est certain, c’est que la garantie sans régulation est la pire des solutions.

Sans grande conviction, je choisirais personnellement la suppression de la garantie des dépôts, ou sa forte limitation. Au-delà de ses effets pervers, la régulation bancaire efficace qu’impose la garantie des dépôts me semble improbable, car le lobby bancaire fait du régulateur une marionnette à son service. La régulation par des déposants contraints par le risque à surveiller la réputation de leur banque me semble plus convaincante, et constitue la solution plusieurs fois millénaire.

Diamond, Douglas W & Dybvig, Philip H, 1983. “Bank Runs, Deposit Insurance, and Liquidity,” Journal of Political Economy, University of Chicago Press, vol. 91(3), pages 401-19, June.

Kareken, John H & Wallace, Neil, 1978. “Deposit Insurance and Bank Regulation: A Partial-Equilibrium Exposition,” The Journal of Business, University of Chicago Press, vol. 51(3), pages 413-38, July.

7 responses to Panique bancaire ou aléa moral : le dilemme de la régulation bancaire et de la garantie des dépôts

  1. 

    “La régulation par des déposants contraints par le risque à surveiller la réputation de leur banque me semble plus convaincante, et constitue la solution plusieurs fois millénaire.”

    Vous oubliez les problèmes d’asymétries d’information du public par rapport à l’exposition des risques des banques qui dépend aujourd’hui de nombreuses variables. Je vois bien la situation ou un économiste va tenter d’alerter sur la situation d’une banque, un autre va parler de “soubresauts” pâssagers. Qui les clients de la banque vont croire ? Peu de gens sont spécialistes ou connaisseurs des risques d’expositions bancaires et même en 2007, beaucoup de spécialistes de la question se sont plantés. Ils ont dit ah oui excusez nous on avait pas vu et pas mal de gens ont trinqué…. Donc les phénomènes de capture du régulateur ok c’est possible mais quand est-il des phénomènes de captures d’instances privées ? Les agences de notations , les cabinets d’audit qui veulent conserver leur clients … sans parler de la rétention de l’information et des stratégies de communications des institutions financières. Dans les divers scandales financiers notamment dans la crise des dotcoms en 2000 et les subprimes en 2007 tout le monde avait échoué. Donc je suis assez sceptique , sur les instances de contrôles privées.

    • 

      L’asymétrie d’information ne pose pas tant de problèmes si le client est conscient qu’il y a asymétrie. Il y a asymétrie sur énormément de marchés sans qu’ils posent autant de problèmes que le marché bancaire.

      Et surtout, je ne vois pas trop votre objection, dans tous les exemples cités, le régulateur s’est tout autant planté que les acteurs privés, voir davantage.

  2. 

    Je pense que ces modèles sont à côté de l’essentiel : les esprits animaux. En 2007, peut importe, la régulation privée ou publique, peut importe les garanties, la finance était euphorique, aveugle aux risques, occupée à surfer la bulle du crédit. Comme c’est expliqué, “a posteriori”, le sauvetage des banques est nécessaire pour mettre fin à la panique. Concernant le “a priori”, le seul mécanisme imaginé pour mettre fin à ces bulles à répétition est le “100% money”, avec des versions légèrement différentes soutenues par de nombreux économistes à chaque époque (Fisher, Friedman, Allais, etc), mais dont l’application parait délicate.
    Pourquoi les banques centrales ne surveilleraient tout simplement pas la masse monétaire, avec mandat de la juguler par tous moyens envisageables (limite en dur sur la taille du bilan et du hors-bilan, ou sur le volume de la catégorie de prêts qui s’envole, etc) ?

  3. 

    Merci pour ce billet.
    Je pense que la taille des banques joue aussi:
    - quand, comme en France, on a simplement un marché divisé entre 4-5 grandes banques, évidemment, on ne peut pas vraiment se permettre d’en laisser aucune faire faillite. Il semble donc plus logique d’opter pour la solution ‘garantie’ des dépôts et contrôler étroitement le secteur;
    - quand on a un secteur bancaire plus morcelé, comme aux USA il me semble ou en Allemagne, que certaines banques fassent faillite, pas de problème. Aucune raison de socialiser les pertes.

  4. 

    Merci pour ce billet de salubrité publique.

    Une nuance cependant. Vous ne parlez pas du tout des obligataires alors qu’ils ont eux aussi presque toujours bénéficié de bail-outs dans le passé, ce qui a rendu possible des leverages excessifs.

  5. 

    Il y a quelque chose qui manque dans l’équation :
    1) Il est obligatoire d’avoir un compte bancaire (limite des paiements en liquide, salaires versés, etc.) : c’est donc un marché captif
    2) La sélection des banques selon leur rendement ne représente pas la majorité du marché pour les comptes courants en France : qui a son compte courant rémunéré ?

    Donc, avec un marché captif, sans rétribution du client, le quidam moyen est quand même en droit d’avoir son dépot garanti. En gros la banque de base est un coffre-fort que l’on est obligé d’utiliser.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s