La dette publique, héritage des Trente Glorieuses

27 May 2012 — 14 Comments

L’attribution de la dette publique à tel ou tel gouvernement se fait généralement de manière grossière et inéquitable. Elle consiste à comparer le volume de la dette à son entrée en fonction et à la fin de son mandat. Un tel calcul conduit à attribuer pas loin d’un tiers de l’endettement public à la présidence de Nicolas Sarkozy, et 95% aux gouvernements qui se sont succédé depuis l’élection de François Mitterrand en 1981.

Pourquoi cette méthode est-elle « inéquitable » ? Parce que dans le déficit d’un gouvernement en exercice, on trouve les intérêts versés au titre des dépenses impayées de leurs prédécesseurs. Tant que ces vieilles factures ne sont pas honorées, leur montant croît de manière géométrique par le mécanisme des intérêts composés.

Je vous propose une méthode de ventilation de la dette publique qui conduit à un résultat totalement différent et attribuant la plus grande part de la dette publique aux gouvernements qui ont précédé Valérie Giscard d’Estaing. Ce qui peut sembler absurde quand on sait qu’en 1974, la dette publique était de quelques dizaines de milliards d’euros seulement.

Ma méthode de calcul utilise la règle suivante. A son entrée en fonction, un gouvernement se voit attribuée une dette publique de 0. Ensuite, pour chaque année au pouvoir, s’ajoute la part du déficit public (ou dans certains cas la soustraction de l’excédent) du budget de l’Etat hors charges des intérêts, ainsi que la part des intérêts au pro rata de sa responsabilité pour les années passées. Une fois que le gouvernement a perdu le pouvoir, seule sa part des intérêts lui est ajoutée d’une année sur l’autre. Cela signifie qu’une partie du déficit constaté l’an dernier est attribuée à François Mitterrand, au titre des intérêts versés sur ses dépenses non financées d’il y a 25 ans.

Le tableau suivant illustre ces calculs en prenant l’exemple de Valérie Giscard d’Estaing entre 1974 et 1983. Les données en bleu sont fournies par la comptabilité publique. Un déficit négatif est un excédent.

Avec cette méthode de calcul, on arrive à des résultats très différents de ce qui est généralement admis.

D’abord la droite ne produit certainement pas moins de déficit durant ses mandats que la gauche. On remarque même que Lionel Jospin apporte une contribution négative à la dette publique, non qu’il n’ait fait voter des budgets à l’équilibre, mais parce qu’il a en partie payé les intérêts de la dette de ses prédécesseurs sans avoir à emprunter.

Enfin, et surtout, plus de la moitié de la dette publique est attribuable aux Trente Glorieuses. On dit souvent que la dette publique est une façon de faire payer les petits enfants pour leurs grands parents. Et on le dit généralement en pensant à nos propres petits enfants. Et bien non, les petits enfants, c’est nous !

Il faut cependant se garder de faire de l’équilibre des comptes publics le critère primordial d’une bonne gestion… en tout cas tant qu’on reste loin de la détresse financière. La bonne gestion de l’Etat consiste à ne réaliser que des dépenses dont l’utilité pour la société l’emporte sur la renonciation imposée au contribuable, et sur le découragement créé par la fiscalité. L’arbitrage entre payer maintenant et plus tard est plus une question d’équité entre générations que d’efficacité de la politique publique.

14 responses to La dette publique, héritage des Trente Glorieuses

  1. 

    3 Remarques,

    1 – Traditionnelle de l’extrême gauche. ne peut-on pas considérer que le fait de ne plus pouvoir faire emprunter l’état à la banque centrale est une des cause de ces chiffres très importants.

    2 – Avec ce système, la dette de Phillipe Auguste doit représenter une grosse partie de la dette des “trentes glorieuses”…

    3 – A mon sens il est plus juste de n’imputer au gouvernement élue que les dépense véritablement créée. Les déficits publics explose systématiquement l’année de l’élection présidentielle et des législatives. Qu’apporterait le fait de ne mettre au passif d’un gouvernement que le déficit de l’année suivant son élection?

    • 

      1. Non, c’est une cause de leur existence comptable dans les comptes de l’Etat. Mais le prix payé serait le même, il n’apparaîtrait simplement pas au même endroit. Pour faire perdurer un tel système, la première solution est d’imprimer de la monnaie, auquel cas le déficit est financé par un impôt invisible appelé inflation et le futur est négativement impacté parce que le privilège de l’Etat raréfie les capitaux pour les autres emprunteurs, et donc les investisseurs. Si on opte pas pour la solution virtuelle décrite au dessus, la banque centrale finit par voir son bilan détruit par les cadeaux qu’elle fait à l’Etat. L’assainissement du bilan de la banque centrale appelle alors une recapitalisation par l’Etat, et donc la réapparition surprise de la dette publique jusque là “évitée”.

      2. Non. La dette des Trente Glorieuses représentait 100% de la dette totale en 1974, logique, et fera moins de 50% 40 ans plus tard… diviser par deux tous les 40 ans ne laisserait pas grand chose à Philippe Auguste, dont les descendants ont de toutes manières acquitté les dettes en chassant quelques juifs et brûlant quelques croisés.

      3. Je me suis posé cette question, mais un calcul est plus fiable intellectuellement quand il est moins le résultat d’interprétations. Les inerties dans le budget de l’Etat sont de toutes manières légion. Une partie du déficit de Sarkozy vient des 35 heures, une partie des recettes de l’ère Jospin viennent d’Alain Juppé… En tout cas, cela ne changerait le calcul que pour des gouvernements courts comme par exemple l’ère Balladur dont la charge serait en partie assumée par Mitterrand.

      Ce qui est sûr c’est que la méthode “café du commerce/TF1″ est absurde, vu qu’elle additionne des flux sans les actualiser (http://fr.wikipedia.org/wiki/Actualisation)

  2. 

    Il me semble que la cours des comptes avait essayé de réaliser une telle tâche et tombait sur un déficit de sarkozy qui n’était dû qu’en “petite” partie à son action (genre 100 de milliards sur 500)

  3. 

    Bonjour,

    J’ai lu cette article avec beaucoup d’attention(comme tout les autres).
    Il y à une chose que je ne comprends pas:
    Si la dette était de 54 milliards en 1974(celle des trente glorieuses) et que nous l’avons roulée jusqu’à nos jours, çà donnerait 54% de la dette totale suivant votre article,
    J’ai fait ce calcule à 5% par ans(ce n’est pas réaliste je le sais) et je tombe sur 385.79 milliards avec intérêts, soit 20% des 1900 milliards de dette actuelle.
    D’où vient cette différence?

    Cordialement

    • 

      Bonjour ami forumeur ;)

      La raison de l’écart est que vous ignorez qu’en des temps troublés les taux d’intérêts payés par la France étaient très au dessus de 5%.

      Par exemple, en 1982, la France a payé 10 Mds € d’intérêt pour une dette de 1981 d’un peu moins de 90 Mds €. Cela signifie donc que le taux était aux alentours de 11% (à mettre en rapport avec le taux d’inflation de l’époquen dans les 14%) et non de 5% comme dans votre calcul.

      Comme vous êtes curieux je vous confie mon Excel : http://theoremedubienetre.files.wordpress.com/2013/02/dettefrance1.xlsx

      • 

        (J’ai modifié le commentaire ci dessus en reparamétrant la dette publique à 72.8 Mds € en 1978.)

      • 

        Bonjour,

        Oui je savais que ces 5% ne correspondaient à rien de réel car l’inflation des années 70 et début 80 était nettement supérieur à ce chiffre.
        Ce fichier est très intéressant merci.
        çà apporte de l’eau à mon moulin pour de future discutions “forumiques” ;)

  4. 

    Donc cela voudrait dire que Jospin était le seule chef de gouvernement valable??

  5. 

    Bonjour,
    Article très intéressant mais je reste sur ma faim car les 30 glorieuses sont prises comme le point 0 (de fait) de la dette
    Dans une approche dynamique, la question en suspend est la suivante :
    ces gouvernements (ceux des 30 glorieuses) ont ils honorés les dettes des précédents gouvernements? Si oui était ce
    1- avec de nouveaux emprunts?
    2- avec une partie des recettes (excédents du moment)?
    Si c’est en majorité avec le premier moyen, effectivement le raisonnement se tient puisque la réponse au “problème” de la dette était la même que celle des gouvernements suivants (la fuite en avant)
    Si en revanche, les dettes des périodes antérieures (aux 30 glorieuses) ont été remboursées avec des excédents budgétaires alors c’est bien le refus de rembourser effectivement les emprunts des périodes précédentes (donc “d’honorer” la signature impersonnelle de l’état) par les gouvernements post 74 qui fait qu’ils son toujours “la” et qu’effectivement vu la puissance des intérêts composés, dans une proportion qui n’est pas anecdotique
    qu’en pensez vous?
    Merci beaucoup
    Thierry

  6. 

    Bonsoir,

    Allez-vous réactualiser votre courbe en rajoutant l’exercice budgétaire 2013 et la gouvernement Hollande ?

    • 

      Non désolé je n’ai pas le temps. De plus, cela ne présente de l’intérêt que pour les vieilles dettes.

      Pour l’année 2013, ce qu’on appellerait la contribution d’Hollande dans une telle analyse serait pour l’instant la même chose que le déficit primaire (déficit hors intérêt de la dettes).

      • 

        Bonjour,
        Je suis toujours intéressé par votre avis sur mon commentaire de septembre (ci-dessus) sur le roulement des dettes anciennes ou leur remboursement via des excédents même si dans le même temps d’autres sont souscrites?
        Merci d’avance

        • 

          J’ai laissé les trente glorieuses hors du champs de l’analyse. L’objet n’est pas vraiment de juger les gouvernements de cette époque et de déterminer s’ils ont créé cette dette ou l’on hérité de Philippe Le Bel, juste de dire qu’une bonne part de la dette actuelle est antérieure à 1974.

  7. 

    Merci pour le renseignement, l’article est bon

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