Fiscal Gap : de combien faudrait-il augmenter les impôts ?

26 octobre 2012 — 8 Commentaires

Dans un billet précédent, je citais des estimations de la BCE montrant qu’avant la crise, la dette implicite des gouvernements de la zone euro, rapportée au PIB, était trois fois supérieure à celle des Etats-Unis. Parmi les commentaires, se trouvait la référence au fiscal gap, c’est-à-dire à la valeur des écarts futurs entre dépenses et recettes du gouvernement. Ces deux statistiques sont assez différentes :

  • La dette implicite représente des engagements tacites de l’Etat dérivant de dépenses qui ont déjà eu lieu. Par exemple, les droits à la retraite que vous estimez dériver des cotisations que vous avez déjà payées.
  • Le fiscal gap représente la valeur présente de la différence entre la projection des revenus de l’Etat et de ses dépenses à long terme. Ce n’est pas à proprement parler de la dette, car la dépense n’a pas encore été effectuée.

La grande différence, c’est que le fiscal gap est une mesure prévoyante, les déficits anticipés peuvent être évités par une réforme adéquate. En revanche, le non remboursement de la dette implicite n’est possible qu’en cas de défaut sur les engagements tacites pris par l’Etat : réduction du montant des retraites promises, par exemple. La dette implicite vient de déséquilibres des budgets historiques qui n’ont pas été enregistrés par la comptabilité explicite. Le fiscal gap est un déséquilibre des budgets prospectifs. Pour prendre une métaphore médicale, la dette implicite est un mal à guérir, le fiscal gap est un mal à prévenir.

En fait, le fiscal gap est intéressant car il mesure la pérennité du statu quo, c’est-à-dire la capacité financière de l’Etat à maintenir la composition actuelle de ses dépenses et revenus. Et d’une certaine manière, il englobe la prise en charge de la dette implicite.

Le graphique suivant fournit des estimations récentes du fiscal gap pour les pays de l’OCDE. Une bonne manière de le lire, serait :

« Sans effort sur les dépenses, les Etats-Unis devraient immédiatement augmenter leur taux d’imposition de 9,5 points de pourcentage du PIB, s’ils souhaitent que leurs engagements financiers en 2050 soient inférieurs à 50% du PIB »

En gros, ce graphique donne une estimation de l’augmentation fiscale nécessaire pour qu’un Etat maintienne son train de vie actuel sans totalement faire déraper sa situation financière. Par exemple, pour la France, la valeur de l’effort équivaudrait à une hausse immédiate de 5,5 points de PIB de l’imposition, soit 110 milliards d’euros ! On voit que pour prévenir la maladie, les Etats-Unis, doivent, en comparaison de la plupart des autres pays, prendre un traitement de cheval. Et on serait tenté de considérer leur situation comme plus grave que celle des pays d’Europe, et même que de la Grèce. Vraiment les marchés financiers n’ont rien compris !

Une telle interprétation oublie que la lourdeur d’un traitement dépend aussi des traitements que le patient prend déjà pour soigner toutes ses autres maladies, en particulier celle de l’obésité étatique. Aussi, à supposer que chaque pays prenne l’amère pilule décrite par l’OCDE sous la forme exclusive d’augmentation d’impôts (on peut aussi réduire les dépenses !), quelle serait le poids de la fiscalité dans chaque pays ?

Le tableau suivant donne le niveau des prélèvements obligatoires qui suivrait une correction par l’impôt du fiscal gap. La France (bleu) aurait toujours un niveau d’imposition olympique, avec la moitié de la production nationale imposée. Quant aux Etats-Unis (bleu foncé), s’ils verraient leur niveau d’imposition bondir, ils resteraient cependant un paradis fiscal en comparaison de l’hexagone. A noter qu’ils partageraient ce privilège avec trois des quatre PIGS (en rouge), dont la Grèce qui reçoit le soutien de nos impôts et de ceux de l’Allemagne (en orange).

_____________

Source : Merola, R. and D. Sutherland (2012), "Fiscal Consolidation: Part 3. Long-run Projections and Fiscal Gap Calculations", OECD Economics Department Working Paper, No. 934.

8 responses to Fiscal Gap : de combien faudrait-il augmenter les impôts ?

  1. 

    Ces graphiques ne tiennent pas compte d’une loi économique aujourdhui bien connue: un euro d’impôt en plus, c’est un euro de PIB en moins.

    • 

      Même si cette loi était aussi simple cela ne changerait pas grand chose (cet effet est compliqué et probablement pas linéaire). Par exemple pour la France, il faut passer à 50% du PIB. On augmente de 5,5%, donc selon votre règle le PIB passe à 94,5. Donc le taux d’imposition serait de 50/94,5=53% du PIB ? Bon dans les grandeurs où on se trouve, ça n’a plus tant d’importance 50% ou 53%.

      • 

        @Acrithène
        L’économiste Philippe Lacoude a étudié cette question de la conséquence sur le PIB d’un dollar d’impôt en plus. Lacoude cite l’économiste Barro et qq autres économistes américains qui ont fait des évaluations empiriques. Je ne les ai pas encore lues. Mais je vais m’y coller.

        Si on simplifie, on comprend bien cet effet de réduction du PIB. Voici mon raisonnement simplifié, mais qui explique bien la réalité fiscale: On suppose que le taux d’impôt t varie entre 0 et 1. Le chiffre 1 signifiant 100% d’impôt. On suppose que la production p possible varie entre 0 et 1. Le chiffre 1 signifiant production maximale possible sans impôt.

        Si le taux d’impôt est de 1, c’est à dire confiscation totale, on produit zéro. Si l’impôt est de 0% on produit 1, c’est à dire la production maximale. Entre les deux taux d’impôts t, 0 et 1, on pose que l’effet est linéaire. On verra plus loin que changer cette hypothèse de linéarité change peu les conclusions.
        Notre petite loi simplifiée nous dit que p=1-t. En d’autre termes, on produit rien si l’impôt est de 100%. Et on suppose la linéarité de l’effet.
        Et, par hypothèse du taux d’impôt, nous avons aussi la recette fiscale rc= t * p. Donc rc=t * (1-t). On voit aussitôt que c’est une courbe en cloche qui part de zéro pour monter vers un maximum, puis redescendre à zéro. C’est très exactement la courbe de Laffer, en forme de cloche renversée.

        Vous dites justement que la courbe n’est pas linéaire. Mais quelle soit concave ou convexe, le résultat en cloche de Laffer sera seulement un peu déplacé. Mon raisonnement retrouve ainsi la courbe de Laffer. Ce qui est logique.

        • 

          Inutile de vous justifier. Ce que vous dîtes est dans le modèle 101, toute personne ayant eu un cours sérieux d’économie sait que c’est vrai. Ce qui se discute est la forme de la fonction est c’est assez important en vérité. Si la courbe de Laffer a un dérivée s’annulant à 80%, ce n’est pas vraiment convaincant (pour l’instant).

          Il y a évidemment des tas de travaux empiriques de sensibilité des agrégats macroéconomiques à l’impôt, qu’il s’agisse du PIB ou de ses composantes : investissement, épargne, déficit commercial, travail, salaires…

          Des travaux intéressants, à tendance keynésienne mais intéressant quand même, cherchent à montrer que cela ne dépend pas seulement du taux mais de sa variation (il y a une dimension historique). Vous pouvez regarder du côté de Saez ou Piketty je crois.

          • 

            @Acrithene
            Je ne tente pas de me justifier. J’appuie ma petite formule algébrique par un raisonnement qui me semble utile, et lié à la courbe de Laffer.
            Vous parlez de "modèle 101". Qu’est ce que le "modèle 101"? "modèle" de quoi? de quoi s"‘agit-il?
            Les travaux empiriques savent convaincre un plus grand nombre qu’un raisonnement abstrait. Pourtant, un raisonnement juste, et sur des concepts bien définis, est, amha, plus convaincant toute statistique. Un agrégat est rarement exploitable pour le raisonnement. Sauf pour celui qui confond causalité et corrélation.
            Une telle loi, telle la courbe de Laffer, ou ma formule, qui n’en est qu’une conséquence, n’est pas destinée à représenter la réalité des chiffres réels, factuels. Une loi économique isole, par la pensée, un seul paramètre, une seule variable, en excluant les autres. C’est, si j’ai bien compris, la méthode de l’école autrichienne d’économie.
            Le peu que je connais de Piketty ne m’incite pas à vouloir le lire.

            • 

              Ce que j’appelle le modèle 101 est le cours ECON101, en gros le premier cours d’économie dans un catalogue d’Université.

              On y apprend en gros comment se forme un équilibre à partir de l’offre et de la demande. Lorsqu’on ajoute une taxe, une des deux courbes bouge pour intégrer le nouveau coût, et la quantité d’équilibre s’abaisse, ce que vous caractérisez comme une baisse du PIB. C’est la manière habituelle de faire cette démonstration que les taxes abaissent les échanges.

              Votre raisonnement est juste aussi.

              Les études empiriques en économie ne se contentent pas de corrélations, il y a des manières convaincantes d’établir des causalités en statistiques.

              Vous avez tort de ne pas lire Piketty parce que vous ne l’aimez pas. Il faut lire ce qu’on n’aime pas !

              • 

                @Acrithene
                Oui, c’est une bonne idée. On utilise le schéma ultra-classique de l’offre et de la demande. On aboutit au même résultat. Mon raisonnement est un cas particulier du schéma général d’offre et demande. Ensuite on mesure les surfaces de triangles et des rectangles pour voir les pertes sèches causées par la taxe.

  2. 

    bonjour, je suis charles dereeper, éditeur du site http://www.objectifeco.com. Je ne sais pas comment prendre contact avec vous. votre article dette, ce que nous dit l’histoire, il est méga top. Je fais en ce moment des recherches équivalentes sur les chutes des sociétés humaines. il se trouve que les dépenses publiques sont presque toujours à l’origine. Je trouve particulièrement bizarre que les gens oublient l’histoire sur ce sujet phare qui revient en boucle depuis la chute de Rome. J’aimerais savoir si vous accepteriez que je vous créé un compte auteur sur objectifeco avec des liens vers votre blog et que je publie cet article.

    cordialement
    Charles

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