Retraites : pourquoi les jeunes devraient manifester POUR la réforme !

31 mai 2012 — 13 commentaires

(Initialement publié en septembre 2010)

La problématique des retraites n’est pas une question comptable comme on aime à le dire. Il s’agit bien davantage d’un souci financier et politique.

Financier, car le système lie une cotisation présente à une pension future, dont le montant et le moment sont incertains à long terme, sujets aux variations du climat économique, politique et démographique. Politique, car son fonctionnement repose sur un marchandage démocratique dans lequel les grands parents empruntent aux parents en échange d’une créance sur leurs petits-enfants, plus ou moins engagés sans avoir voté.

Dans ce jeu, une génération peut se retrouver flouée. Pour l’éviter, chacune se doit calculer son « rendement » (son retour sur investissement). L’objet de cet article est d’expliquer conceptuellement comment, et de mettre en évidence pourquoi l’essentiel des manifestants réclame aveuglement le droit de se faire rouler.

Le rendement par génération du système par répartition

Scénario sans croissance

Commençons par simplifier un peu le monde qui nous entoure. Imaginons un monde à trois générations de tailles égales n : les enfants, les actifs, les retraités. A la période suivant, les retraités meurent, les actifs prennent leur retraite, les enfants deviennent actifs et font des enfants. Ajoutons que chaque actif paye une taxe t finançant les retraites. Tous les retraités reçoivent la même pension.

  • n retraités avaient chacun payé t pour leurs parents
  • n actifs payent t
  • donc chaque retraité touche t
  • et le rendement est de 0%

Première conclusion : dans un système sans croissance des cotisations et sans croissance démographique, le système par répartition est sans intérêt. En effet, les retraités auraient par eux-mêmes trouvé un meilleur rendement que 0%.

Croissance démographique et de la productivité

Imaginons maintenant que de générations en générations, la population croisse d’un taux g.

  • n retraités avaient chacun payé t
  • n.(1+g) actifs payent t
  • donc chaque retraité touche t.(1+g)
  • et le rendement est de g

Ajoutons que la productivité du travail (entendu ici comme productivité par actif, et non horaire), et donc les salaires, aient quant à eux cru à un taux p d’une génération sur l’autre. En imaginant que t est un pourcentage du salaire, il aura lui aussi cru au taux p.

  • n retraités avaient chacun payé t
  • n.(1+g) actifs payent t.(1+p)
  • donc chaque retraité touche t.n[(1+g).(1+p)]/n=t.[1+p+g+p.g]
  • et le rendement (le retour sur investissement en quelque sorte) est donc de p+g+p.g (les économistes, à la suite de Paul Samuelson, l’appellent le « taux d’intérêt biologique »)

Application à la situation française

Comprendre l’efficacité du système par répartition du point de vue d’une génération spécifique, c’est analyser p+g+p.g et le comparer au rendement qu’auraient pu obtenir les épargnants dans un système alternatif (la capitalisation par exemple). Dans l’état actuel du système, la génération des trentenaires serait totalement flouée.

g : l’évolution démographique

Dans notre équation, g est le paramètre qui peine le plus. Petite explication :

  • Desservie par un taux de fécondité longtemps inférieur à 2 enfants par femme, la population active est vouée à stagner malgré les flux migratoires. L’INSEE prévoit 28.5M d’actifs en 2050, contre 28.2M en 2010. Toutes choses égales par ailleurs, cela implique g=0.
  • Cependant, comme 1+g est le rapport entre actifs et retraités, l’accroissement de l’espérance de vie joue négativement. En effet, si chaque génération d’actifs est égale à la précédente, mais chaque génération de retraités y est supérieure, du fait de la survivance des arrières grands parents, alors le rapport actifs/retraités diminue.
  • Donc, globalement, il est assez clair que la France fait face à un g négatif.

p : la croissance économique par actif

p est grosso modo une mesure de la croissance économique par actif. Etant donnée que, comme expliqué plus haut, la population active sera stable dans les décennies à venir, on peut approximer p par la croissance économique tout court.

S’aventurer sur une estimation de la croissance à 40 ans est périlleux. Cependant, vous conviendrez que si on obtient en moyenne 3% par an, cela tient du miracle.

Le statut quo : vive la capitalisation !

Si on retient p=3%, qu’on estime g, dont on a démontré qu’il était négatif, à -1% (pifomètre). Alors on obtient p+g+p.g=2%.

Aujourd’hui 6 septembre 2010, après une des plus graves crises du capitalisme, le CAC40 est à 3684 pts. L’indice a été créé le 31 décembre 1987 à 1000 pts. Donc, rien que sur la valeur des actions, on peut estimer son rendement à 4.5% par an… ce à quoi il faudrait ajouter quelques points pour les dividendes ! Et ce en étant au fond du trou !

Travailleurs, travailleuses, accepter le statut quo c’est faire la charité car c’est accepter 2% avec de la chance quand vous pourriez avoir 4.5% dans l’hypothèse vraiment malchanceuse où vous prendriez votre retraite au moment de la pire crise boursière des 100 ans à venir.

Les moins de 40 ans devraient se battre pour le report de l’âge de la retraite

Selon qu’on a 25 ou 59 ans, notre point de vue « égoïste » sur la réforme devrait être bien différent. En effet, d’une génération à l’autre, p et g évoluent, si bien que le rendement du système par répartition est très inégal si les perspectives démographiques et salariales sont différentes.

  • La génération qui part aujourd’hui à la retraite, celle du baby boom, a profité d’une rupture démographique et migratoire en sa faveur et d’un début de carrière dans la seconde moitié des Trente Glorieuses. g et p ont joué en sa faveur au moment de payer la facture de ses ainés.
  • La génération qui devra financer la retraite des baby boomers doit subir un g négatif, du fait du non renouvellement des générations. Elle travaille dans une économie où la croissance est limitée et le chômage important.

Le système par répartition, s’il est conservé sans adaptation, présente donc une forte inégalité au détriment des actifs qui ont aujourd’hui 30 ans vis-à-vis de leurs parents. Ces derniers ont un retour sur investissement très fort, tandis que leurs enfants toucheront moins que s’ils avaient mis leur argent à la banque. La solidarité entre générations devrait inviter à partager ce fardeau, le meilleur moyen étant le report de l’âge du départ à la retraite.

En retenant l’hypothèse d’un départ à 65 ans, on peut effectuer quelques calculs à la louche. La France compte 28.2M d’actifs, 4.4M de personnes entre 60 et 65 ans, 10M de plus de 65 ans. Selon que le groupe des 60-65 soit d’un côté ou de l’autre de la borne, le rapport actifs/retraités passe de 1.95 à 3.26, ce qui montre à quel point un tel changement affecte tout à la fois le poids des retraites sur les actifs, et le nombre d’actifs qui doit y faire face.

Pour le trentenaire d’aujourd’hui, la question n’est pas tant de savoir s’il devra travailler jusqu’à 60 ou 65 ans. Penser que le report à 65 ans puisse ne pas intervenir dans les trente années à venir est une pure illusion. Le trentenaire n’a donc pas grand-chose à perdre sur ce qu’il touchera et à quel moment. Si le regain démographique se maintient, il n’a pas trop à craindre un passage à 75 ans pour lui-même… En revanche, la facture qu’il reçoit individuellement sera dramatiquement modifiée par la date de retraite des baby boomers, comme le ratio 3.26 vs 1.95 le fait sentir. Seule une génération de dupes, aveuglée par le syndicalisme, irait combattre pancarte à la main une augmentation du g que souhaite lui appliquer l’Etat ! C’est aussi absurde que réclamer un taux d’intérêt plus faible sur votre assurance-vie !

Quant à la notion d’acquis sociaux, elle n’a pas lieu d’être. Le système par répartition est un système variable, sa profitabilité n’est pas acquise. Un rendement de rêve a été permis par le g du baby boom et le p des Trente Glorieuse, mais le g du papy boom combiné au p de la croissance molle est une autre affaire. Prendre à ceux qui ont profité des circonstances et donner à ceux qui en pâtissent, c’est pour le coup une vraie solidarité. Surtout qu’après tout, la faible fécondité est bien le fait de la génération qui s’en va.

Amis trentenaires, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas combien vous percevrez ni quand. Cela ne dépend pas de vos aïeux qui s’arrêtent aujourd’hui mais de ce que gagnerons vos enfants et de combien ils seront. Ce qu’on marchande aujourd’hui à la baisse, c’est la facture de vos parents que vous devrez payer. C’est votre droit à n’être pas la première génération qui recevra moins qu’elle a donné.

13 responses to Retraites : pourquoi les jeunes devraient manifester POUR la réforme !

  1. 

    Bien vu.

    Il faut militer pour, aujourd’hui, avoir la retraite à 70 ans, pour que dans 30 ans, elle soit ramenée à 60 ans.

    Moi je suis contre le principe de retraite (mais c’est trop tard). Un système juste sera de cotiser non par pour ses parents mais pour sa génération à soi. On aurait du cotiser par tranche d’âge… L’erreur fut d’offrir une pension à ceux qui n’avaient jamais cotisé en comptant qu’à chaque fois les suivants payeraient pour les précédents.

    En aujourd’hui, la génération 30-45 ans va simplement payer pour les précédents mais personne ne payera pour elle. Elle payera donc, deux fois sans même pouvoir bénéficier de ses propres cotisations…

  2. 

    Cotiser pour sa propre génération ça s’appelle le système par capitalisation. Il a ses avantages et ses inconvénients aussi.

    Oui pour la retraite à 70 ans maintenant, et 60 ans à nouveau dans 30 ans !

    • 

      Tout système a ses avantages et ses inconvénients. Auxquels penses-tu en particulier ?

      Le hic actuel malgré tout est bien qu’on demande à ceux qui travaillent aujourd’hui de payer les pensions de ceux qui sont retraités aujourd’hui MAIS que personne ne payera leur pension quand ils arriveront, eux, à l’âge de la pension.

      C’est en dehors de tout calcul de rendement.

      Mais la solution à ce problème est tout autant injuste. Comme expliquer aux 60tenaires aujourd’hui qu’ils doivent tirer 5-10 ans de plus que prévu alors qu’ils préparent leur « retraite » depuis sans doute 10 ans déjà. De telles mesures ne peuvent s’annoncer que bien à l’avance…

      Est-ce pour cela que la seule solution pour ne pas mettre la sécurité sociale en faillite (payer ce qu’on ne peut pas payer) tout en n’avouant pas être incapable de les payer (reconnaître une erreur est difficile et en arriver là donnerait une mauvaise image) est de *postposer* non pas aujourd’hui mais plus tard l’âge de la retraite pour ceux qui y arriveront d’ici T+10 à T+40 pour petit à petit de revenir à un système de capitalisation générationnel avec des transferts en cas de trop grand déséquilibre dans un sens ou l’autre.

      • 

        Il y a en gros deux systèmes, répartition et capitalisation. Le système par répartition donne des droits sur les fruits du travail de demain, le système par capitalisation donne des droits sur les fruits du capital. Il me semble que parier sur l’un ou l’autre présente avantages et inconvénients, selon les perspectives propres à chacun des facteurs (leurs quantité et productivité futures).

        Je pense que tu exagères quand tu dis que la génération future sera privée de retraite par répartition. En l’occurrence, il est probable que le moment le plus compliqué soit celui qu’on vit, vu la forte décroissance de la fécondité d’il y a une trentaine d’années. Si la fécondité se maintient à son taux actuel, le déséquilibre sera moins important dans 30 ans que dans 10 ans. Il n’y a donc pas lieu de penser que le système sera condamné.

        Sauf bien sûr à raisonner sur la dette qui s’accumule. Seulement dans 40 ans, le montant de la dette contractée jusque là aura une importance restreinte dans le choix de faire perdurer le système ou non. Or, dans la mesure où de toute manière la dette devra être remboursée quelque soit la décision sur le maintien du système, le seul critère de décision qui comptera sera la rentabilité du système à ce moment là, médiocrement assuré par la fécondité actuelle.

        Pourquoi donc cette certitude qu’une génération sera nécessairement totalement sacrifiée ?

  3. 

    T’as pensé à devenir économiste? Je pense qu’une thèse pourrait vraiment te plaire.

  4. 

    Intéressant.
    Petite coquille, mais qui va dans le sens de l’article : si p=3% et g=-1%, p+g+p.g = 3-1-3×1 = -1% (et non pas +2%), ce qui est plus logique, le rendement est négatif du fait du vieillissement de la population.

  5. 

    >Pourquoi donc cette certitude
    >qu’une génération sera nécessairement >totalement sacrifiée ?

    Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit.

    Il y a deux raisons pour lesquelles le système de pension qui fut pensé dans les années 60 foire ou va foirer :

    * la pyramide des âges fait qu’il y aura plus de pensionnés

    * la crise économique fait que l’Etat ne dispose plus d’autant de moyens que dans les Golden sixties quand le système fut pensé (l’Etat, aussi incroyable qu’on puisse le penser, s’est demandé quoi faire des surplus budgétaires !).

    Si c’est la même génération qui doit compenser les deux problèmes, elle payera a 2 fois :

    Non seulement, elle aura cotisé pour les autres sans pouvoir capitaliser pour elle tandis que, a) soit on ne lui offrira pas de pension aussi tôt que les autres (55 -> 60 (normal) -> 65 voire 70 et pourquoi pas 75…) ou 1b) b) soit on versera qu’une somme symbolique pour elle.

    Le retour à un système vraiment juste entre génération est donc délicat et complexe et doit s’étaler sur plusieurs décennies tout en ne mettant pas à mal la sécu.

    Le pic de naissance a eu lien entre 1960 et 1970. Ces gens ont cotisé/ront entre 1980/90 et 2020/2030. Il faudrait pour bien faire que l’âge de départ à la pension soit augmenté de « quelques années » sur la période 2020/2030 pour redevenir normal ensuite.

    On est parti pour commencer le petit dès 2011. 10 ans trop tôt. Ceux là sont lésés. Et en prime, le rapport entre la pension et le salaire diminue. Aujourd’hui, là où je vis on parle de 1000 min et 1500 max. Perso, pour moi, ça ou la moitié de ça, c’est pareil, c’est rien. C’est la même pension qu’on donnait il y a 20 ans. En 20 ans, le cout de la vie a augmenté. Il y a un gros bug. Les gens paient bien 2 fois aujourd’hui.

  6. 

    voila matière à réfléchir ! Une bien belle leçon, comme toujours, même si hélas, les formules ne me parlent pas… L’important est de comprendre le mécanisme dans son ensemble.

  7. 

    Super ! très clair et rigoureux. Je pensais la même chose, mais tu as vraiment tout expliqué :)
    merci

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  1. Le monstre invisible de la dette implicite « Le Blog d'Acrithène - octobre 25, 2012

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