Inégalités et technologie : l’Université a perdu la course

7 février 2013 — 6 commentaires

Parmi les sources de l’évolution des inégalités américaines ces trente dernières années, se trouve l’incapacité de l’Université à répondre au besoin de main d’œuvre qualifiée induit par les changements technologiques.

La hausse des inégalités est un des sujets brûlants aux Etats-Unis ainsi qu’en Europe. Aux Etats-Unis d’abord car elles sont criantes et croissantes. En Europe ensuite, car l’Etat-providence a choisi de cacher le symptôme avec un remède de cheval appelé dépense publique et dont les effets secondaires aggravent la maladie. Introductif au problème, le premier graphique illustre la hausse de la part des plus hauts revenus dans leur total aux Etats-Unis.

Gini US

Si l’on veut traiter la maladie, il faut d’abord en isoler l’origine. Ce qui m’amène sur les travaux de deux professeurs d’Harvard, Claudia Goldin et Lawrence F. Katz dont la grande thèse est que l’une des principales sources de la hausse des inégalités se trouve dans les évolutions de la performance du système d’éducation.

La thèse est simple. Pour un niveau de qualification donné, le salaire progresse d’autant plus rapidement, que la demande de travail des entreprises croit plus rapidement que la population ayant ce niveau de qualification. C’est l’évolution de la rareté ou de l’abondance relative d’un talent qui fait sa valeur marchande.

Or Goldin et Katz notent que de l’après Seconde guerre mondiale aux années 1970, la part des diplômés de l’Université au sein de la population active a cru très rapidement, tandis que sa progression a fortement ralenti par la suite. Or la demande de main d’œuvre diplômée a, de son côté, continué à croître très rapidement dans les décennies suivantes. Donc, depuis 40 ans la demande de matière grise croît nettement plus rapidement que la matière grise elle-même, ce qui cause la hausse rapide de sa rémunération.

Inversement, si la part des travailleurs peu qualifiés décroit, elle décroit moins vite depuis les années 1970 que dans les décennies précédentes. L’idée est que lorsqu’une personne accède à un plus haut niveau de qualification, cela profite aussi à celles qui restent peu qualifiées, car la réduction de leur abondance améliore leur situation sur le marché du travail.

Le premier des deux graphiques qui suivent montre la part des diplômés de l’Université dans la population active américaine. Le second, montre le taux de croissance en dix ans de la part des diplômés dans la population active, illustrant le ralentissement observé par Goldin et Katz.

US Grad

US Grad 2

Si Goldin et Katz ont raison d’insister sur le rôle clé de la formation universitaire dans la dynamique des inégalités, on devrait observer une forte hausse de la prime au diplôme à partir des années 1980. Le graphique qui suit illustre clairement ce phénomène des trois dernières décennies, avec une forte hausse de la prime au diplôme universitaire. Au contraire, dans la première partie du siècle cette prime avait fortement décru, reflet des débuts de la démocratisation de l’Université. A noter que les gains enregistrés à partir des années 1980 n’ont affecté que les diplômés du supérieur, tandis que la prime aux « bacheliers » n’a pas progressé.

Grad Prime

Si les inégalités croissantes dérivent d’un changement dans l’abondance et la rareté relatives des mains d’œuvre non-diplômés ou diplômés, cela devrait aussi s’observer par des tensions sur le temps travaillé. La pénurie de main-d’œuvre très qualifiée devrait provoquer une hausse du temps travaillé par les personnes les plus instruites, et inversement. Le graphique qui suit illustre ce phénomène. De gauche à droite, sont classés les postes en fonction du niveau moyen d’éducation des personnes les occupant. Par exemple, la partie entre 90 et 100 regroupe les 10% d’emplois dans lesquels le niveau d’éducation est le plus avancé. Chaque courbe représente l’évolution au cours d’une décennie  de la part de chaque niveau de compétence dans le totale des heures travaillées.

Goldin and Katz

  • On y voit que durant la décennie 1980-1990, les 65% d’emplois aux niveaux d’éducation les moins avancés ont vu leur part du total des heures travaillées décroître, et ce de manière d’autant plus forte que l’emploi était peu qualifié. L’inverse s’est produit pour les 35% d’emplois les plus qualifiés, traduction d’une trop grande rareté du personnel diplômé.
  • Durant la décennie 1990-2000, la tension sur les heures travaillées s’est concentrée sur les 15% d’emplois où le niveau de qualification était le plus fort. A la différence de la décennie qui précède, ce sont les emplois dont le niveau de qualification était médian qui ont subi la forte baisse.

La conclusion est simple. Les inégalités viennent de l’incapacité de l’enseignement supérieur à produire la main d’œuvre qualifiée réclamée par les évolutions technologiques de nos sociétés.

La question que pose cette conclusion est celle de la marge de progression du système éducatif. La progression de l’enseignement se heurte-t-elle aux limites intellectuelles des hommes ? Difficile de faire des statistiques en France sur l’évolution de l’Université ou du nombre de bachelier, vu que le niveau des diplômes universitaires et du baccalauréat s’est extrêmement dégradé. Cependant rappelons qu’un enfant d’enseignant a 4 fois plus de chance de finir en première année de classe préparatoire que la moyenne. Généralement, ce chiffre sert à crier à l’inégalité des chances. Propos typique de la doctrine de l’école méritocratique, dont l’idéal serait de hiérarchiser équitablement, plutôt que d’instruire au maximum. Non, ce chiffre montre simplement l’énorme potentiel de nivellement par le haut. Les inégalités doivent se combattre dans les classes.

_____________________

Bibliographie :

  • Claudia Goldin & Lawrence F. Katz, 2007. « Long-Run Changes in the Wage Structure: Narrowing, Widening, Polarizing, » Brookings Papers on Economic Activity, Economic Studies Program, The Brookings Institution, vol. 38(2), pages 135-168. (lien)
  • Claudia Goldin & Lawrence F. Katz, 2008. The Race between Education and Technology, Harvard University Press

6 responses to Inégalités et technologie : l’Université a perdu la course

  1. 

    Vous avez raison de constater que le niveau de tous les diplômes s’est beaucoup dégradé. Les 80% de bacheliers voulus par certains ont fait artificiellement remonter les notes sur ordre.

    Mais est-ce là l’essentiel ? Le plus grave n’est-il pas dans la poursuite actuelle de la recherche du discernement par l’accumulation des connaissances qui n’était efficace que lorsque l’expérience de la vie filtrait les connaissances.

    Aujourd’hui où le stupide principe de précaution empêche les adolescents et les adulescents de vivre dans le concret la responsabilité et le risque, c’est à dire vivre, continuer à vouloir accumuler des connaissances dans des esprits sans filtre, a-t-il encore un quelconque intérêt si ce n’est fabriquer des esclaves ? Leur prix se calcule alors différemment.

  2. 

    Marc Dugois> Je ne suis pas entierement d’accord avec vous mais prenons l’hypothese que l’enseignement superieur produit des esclaves instruits mais sans filtres. La ne serait meme pas le probleme. En suivant la logique de l’article pour reduire les inegalites il faudrait simplement que l’universite en produise assez. Si l’universite produit soudainement deux fois plus de diplomes avec des bonnes notes, des connaissances techniques importantes mais peu de sens commun, que les grandes entreprises recrutent neanmoins et paient grassement car leur filtre RH est egalement devenu lobotomise et ne juge que sur les diplomes, alors on arrive bien a reduire l’ecart entre l’offre et la demande et a reduire les inegalites.

    En bref, le fait de produire des « esprits sans filtre » n’est pas un soucis car cela repond a la demande actuelle des grandes entreprises. Il faut juste trouver un moyen de permettre a suffisamment de gens de parvenir a ce statut pour augmenter l’offre.

  3. 

    Les points soulevés dans cet article sont intéressants, et la conclusion sur l’incapacité des universités à produire suffisamment de main d’oeuvre qualifiée correspond vraisemblablement à la réalité.

    MAIS : on ne peut pas tout mettre sur le dos du système d’éducation. Cette démonstration est largement insuffisante pour expliquer les inégalités de revenu pointées du doigt au début de l’article (ce qui est bien dit dans cet article, « une des causes possibles »).

    En effet, si l’on prend les deux premiers graphiques, on voit que les diplômés représentent à l’heure actuelle 30 % de la population active, ET que 10 % de la population rémunérée (que j’assimile donc à active – mais ce peut-être une erreur) accapare 50 % des revenus. Question : quelle part des revenus gagnent les 20 % de diplômés restants? Au moins deux fois moins (et probablement beaucoup moins).

    On le voit ici, les origines des inégalités sont à aller chercher bien au-delà de la simple mesure de qualification globale de la population lue en % de diplômés. Il y a évidemment de nombreuses autres pistes possibles à explorer, et je ne doute pas qu’Acrithène nous en exposera certaines.

    Récemment, on a fait beaucoup de bruit autour de la part énorme des revenus que s’attribuent les fameux 1% de la population les plus nantis (et sans parler des 0.1% ou 0.01%), répartition qui est très inégalitaire (surtout aux États-Unis). D’où vient cette inégalité? La loi de l’offre et de la demande des compétences est peut-être une raison, mais il y en a d’autres, peut-être plus inquiétante. La concentration trop forte de l’argent par les plus riches fait inexorablement glisser nos sociétés vers des oligarchies de facto (il suffit de voir comment fonctionne actuellement la politique aux États-Unis).

  4. 

    Bonjour, ce sujet est intéressant. Toutefois le système éducatif aux États-Unis diffère du système éducatif français. En France les grandes écoles « pénalisent » les universités, pourtant les meilleurs étudiants ne choisissent pas tous les grandes écoles. L’université apporte une richesse considérable, une autonomie de pensée et de réflexion, l’obligation de se prendre en charge seul(dans les grandes écoles, ils ont des tuteurs, des rattrapages, un réseau etc. qui encadrent l’étudiant), un enseignement de qualité peu reconnu.
    Par la suite, chacun doit se forger sa propre éducation au cours du temps.
    Et attention, il ne faut pas confondre instruction avec intelligence.
    Bien cordialement.Vénus.

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